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Une entreprise peut-elle agir pour des raisons morales ? – La chronique philo d’Alain Anquetil

Écrit par sur 26 janvier 2021

C’est nouveau sur euradio ! Nous accueillons désormais chaque semaine Alain Anquetil, professeur de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique.

Cette semaine, on se demande si une entreprise peut agir pour des raisons morales. Pensez-vous à des cas récents, par exemple ceux de Twitter et de Carrefour Amain Anquetil ?

Absolument. La semaine dernière, nous avons parlé de la décision de Twitter de fermer le compte de Donald Trump, une décision qui semblait fondée sur des raisons morales. La situation de Carrefour est un peu différente. Le gouvernement français s’est opposé à la récente « offre amicale » du groupe canadien Alimentation Couche-Tard (1). Mais peut-être cette offre, puis le projet de partenariat qui a été envisagé le 16 janvier après ce véto (2), obéissait-elle à des raisons morales, pas seulement à des raisons économiques…

Les raisons morales semblaient plutôt du côté du gouvernement, puisqu’il s’est opposé à l’offre de Couche-Tard au nom de la sécurité alimentaire.

Bruno Le Maire a en effet affirmé, à propos des investissements étrangers en France, « que la distribution alimentaire est soumise à [un] accord préalable du ministre de l’Economie et des Finances » (3). Sa position semble témoigner d’une sorte de division morale des rôles, selon laquelle la sécurité alimentaire est de la responsabilité de l’Etat. Mais Carrefour affirme, sur son site, « favoriser l’accès à une alimentation de qualité » (4). La division des rôles n’est pas si nette.

Peut-on en déduire que Carrefour, comme toutes les entreprises, agit pour des raisons morales ?

Apparemment oui, mais la question est plus complexe qu’il n’y paraît.

On pourrait répondre, par exemple, qu’une entreprise n’agit pas pour des raisons morales, car elle ne fait qu’obéir aux buts qu’elle poursuit et aux règles qui gouvernent son fonctionnement. Elle donne l’apparence d’agir pour des raisons morales, alors qu’en réalité elle ne fait que réagir à des incitations provenant de la société, à l’image d’une machine cybernétique. Certes, comme les êtres humains, elle semble avoir des désirs et des croyances : ses désirs correspondent à sa stratégie et ses croyances aux règles et procédures qui la mettent en œuvre. Mais, toujours selon cette conception, il lui est impossible de sortir de son programme. Car elle applique un programme, et ce programme est la cause de toutes ses actions, le mot « cause » étant entendu au sens où quelque chose entraîne nécessairement un effet.

Vous me direz peut-être que, nous aussi, nous réagissons souvent à des incitations qui proviennent de notre environnement et que nous suivons des « programmes ». Mais, en tant que personnes, nous possédons ce que l’on appelle, dans un langage un peu technique, la qualité d’agent – ou la puissance d’agir. C’est-à-dire que nous pouvons réfléchir aux incitations qui viennent de l’extérieur, réfléchir aux « programmes » (études, carrière, etc.) que nous poursuivons ; nous pouvons délibérer, choisir entre des options, changer notre vision des choses, modifier les règles qui gouvernent notre conduite ; et nous pouvons agir pour des raisons morales. Comme l’écrivait un philosophe, « pour être un agent moral [quelqu’un qui accomplit des actions morales], il faut avoir des raisons de faire ce que l’on fait ». Et ces raisons ne sont pas des causes. (5)

Mais cette conception ne semble pas correspondre à la réalité. Les entreprises, du moins celles et ceux qui les composent, semblent posséder la « qualité d’agent moral » dont vous parlez. On les tient pour responsables de leurs actes.

Oui, cela correspond à une autre conception, qui est la plus répandue. Selon elle, les entreprises ne sont pas des personnes comme vous et moi, mais elles peuvent délibérer, choisir des options, agir pour des raisons morales et rendre compte de leurs actions. Quand on demande des comptes à une entreprise, ou, plus précisément, quand on met en cause sa responsabilité, on suppose qu’elle va pouvoir s’expliquer en avançant, entre autres, des raisons morales, comme le ferait une personne humaine.

Cela nous paraît évident, mais la conception mécaniste que j’ai présentée en premier n’est pas vaincue pour autant. Le débat reste ouvert, et il est pertinent.

(1) Voir « Alimentation Couche-Tard confirme avoir soumis une lettre d’intention non-engageante ».

(2) Voir l’« Annonce conjointe entre alimentation couche-tard et carrefour ».

(3) « Le canadien Couche-Tard veut se “rapprocher” de Carrefour, Le Maire réticent », Les Echos Investir, 13 janvier 2021.

(4) « Favoriser l’accès à une alimentation de qualité, saine, qui a du goût est la mission qui mobilise toutes nos équipes depuis un an » (site de Carrefour, consulté le 22 janvier 2021)

(5) T. Donaldson, Corporations & Morality, Englewood Cliffs, Prentice-Hall, 1982.

Image: Mary Pahlke

Interview réalisée par Laurence Aubron

Toutes les chroniques philo d’Alain Anquetil sont disponibles ici


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