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« Une lanceuse d’alerte est une bonne personne » – Alain Anquetil

Écrit par sur 6 avril 2021

Cette semaine, Alain Anquetil, professeur de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, nous parle des lanceuses d’alerte. Mais pourquoi utilisez-vous le féminin ?

Je fais référence à un article du Figaro Madame, paru il y a une quinzaine de jours, qui portait – je cite en partie son titre – sur « ces lanceuses d’alerte qui ont pris tous les risques » (1). L’article décrit six femmes qui ont lancé une alerte au nom de l’intérêt général. 

Au-delà des situations qu’elles ont vécues, une chose m’a paru intéressante : la référence à l’idée de « bonne personne ». Cette expression n’est pas citée en tant que telle, mais elle est implicite, en particulier dans cette phrase qui définit presque une lanceuse d’alerte : « De nombreuses femmes courageuses, véritables vigies citoyennes, bataillent aussi pour un monde plus transparent et plus éthique ».

Pourquoi est-il écrit « bataillent aussi » ?

Juste avant, il est question des lanceurs d’alerte, qui sont compris comme des « héros modernes en lutte pour la vérité, envers et contre tous ».

Donc les lanceuses d’alerte luttent « aussi » pour la vérité…

Exactement. Et cette lutte peut avoir un prix élevé. L’une des lanceuses d’alerte mentionnée dans l’article, Stéphanie Gibaud, explique que, « depuis quinze ans, [elle est] non employable », avant d’ajouter : « Quelque part, je suis morte, je ne suis plus une personne ». C’est une affirmation qui surprend car, quand elle a lancé l’alerte, elle était une personne au sens fort du terme, par exemple au sens où le philosophe Thomas Hobbes l’entendait : « une personne est celui [c’est le masculin qui est employé dans la traduction] dont les mots et les actions sont considérés […] comme étant les siens propres » (2).

Mais je reviens à l’article du Figaro Madame. Il suppose qu’une lanceuse d’alerte est une « bonne personne ». Or, cette affirmation a une résonance particulière dans la philosophie morale appliquée à la vie des affaires. Un philosophe américain, Robert Solomon, l’a en effet utilisée sous une forme plus générale : « Les bons employés sont de bonnes personnes » (3). « Une lanceuse d’alerte est une bonne personne » en est un cas particulier.

Cette affirmation ne va pas de soi.

Elle n’est pas banale, en effet. D’abord parce que l’adjectif « bon », dans « bons employés », n’a pas exactement la même signification que dans « bonnes personnes ». « Bon » veut surtout dire ici : qui remplit bien les devoirs qu’impose à une personne son rôle professionnel. Tandis que le « bon » de « bonnes personnes » désigne, spécialement chez Solomon, une personne qui exerce des vertus morales en vue de réaliser certaines valeurs. 
Ensuite, « Les bons employés sont de bonnes personnes » signifie qu’une condition nécessaire pour être un bon employé est d’être une bonne personne. Soyez vertueux, soucieux d’autrui et du bien-être de tous, et vous pourrez être un bon employé.

Pour bien remplir son rôle, il faut aussi posséder et utiliser certaines compétences…

C’est pourquoi être une bonne personne n’est pas une condition suffisante pour être un bon employé, seulement une condition nécessaire. 

Mais la conséquence du principe de Solomon est que la personne qui occupe un rôle professionnel ne doit pas abandonner ce qui fait d’elle une bonne personne. Il ne soutient pas que nos valeurs personnelles devraient être appliquées sans discernement dans le monde professionnel. Il appelle plutôt à une « intégration de nos rôles », c’est-à-dire à la recherche d’une cohérence, d’une unité, entre la « bonne personne » et la manière dont elle remplit un rôle professionnel. Cette intégration est même, pour Solomon, la définition de l’éthique.

C’est la question de cette « intégration » qui m’a paru être posée par l’article du Figaro Madame. On n’y parle pas du tout d’intégration, de la possibilité d’être une bonne personne dans l’exercice de son rôle ; on y parle de harcèlement, d’isolement, de mise au placard, de combat, de condamnation, de prison – bref, de séparation, le contraire de l’intégration. 

Certes, les six personnes prises en exemple ont pu, grâce à leurs rôles de lanceuses d’alerte, conserver l’« intégration des rôles » recommandée par Solomon. Elles sont restées de bonnes personnes. Mais l’objectif de cette conception de l’éthique comme intégration des rôles est évidemment plus général et plus ambitieux.

(1) « Mediator, fraude fiscale, coronavirus… Ces lanceuses d’alerte qui ont pris tous les risques », Madame Figaro, 15 mars 2021.

(2) T. Hobbes, Léviathan, tr. fr. G. Mairet, Paris, Gallimard, Folio Essais, 2000, chapitre 16.

(3) « Good employees are good people ». R. C. Solomon, « Corporate roles, personal virtues: An Aristotelean approach to business ethics », Business Ethics Quarterly, 2(3), 1992, p. 317-339, tr. fr. C. Laugier, « Rôles professionnels, vertus personnelles : une approche aristotélicienne de l’éthique des affaires », in A. Anquetil (dir.), Textes clés de l’éthique des affaires, Paris, Vrin, 2011.

Interview réalisée par Laurence Aubron

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Image par mohamed Hassan de Pixabay


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