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Sagesse, prudence et déraison dans la crise ukrainienne – La chronique philo d’Alain Anquetil

Écrit par sur 20 février 2022

Nous accueillons chaque semaine Alain Anquetil, professeur de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique.

Aujourd’hui, vous allez nous parler de la crise ukrainienne sous l’angle de la sagesse, de la prudence et de la déraison. 

Oui, parce que ces trois mots ont été employés, surtout le mot « prudence », par exemple à propos de Vladimir Poutine, qui se serait « toujours montré très prudent dans ses actions militaires » (1), et du chancelier Olaf Scholz, qui a souhaité de la prudence dans l’hypothèse de mesures de rétorsion à l’encontre de la Russie (2).

Pourquoi avoir relevé ces trois mots ?

Pour deux raisons. D’abord, parce que faire appel à la sagesse pour discuter de la crise ukrainienne paraît moins approprié que l’appel à la prudence. Or, les deux mots sont de proches synonymes. 

Pour expliquer cet apparent paradoxe, on peut se tourner vers Aristote. Selon lui, la prudence intervient dans la délibération et dans l’action. En outre, les personnes prudentes « possèdent la faculté d’apercevoir ce qui est bon pour [elles-mêmes] et ce qui bon pour l’homme en général », et elles sont capables d’agir en conséquence (3). 

La sagesse est plus détachée des choses du monde, plus contemplative, moins tournée vers l’action. Toujours à propos d’Aristote, Pierre Aubenque observait que, « par opposition à la sagesse, qui est spéculative, qui ‘règne’, mais ne ‘gouverne pas’, la prudence gouverne immédiatement l’action humaine : elle serait une sorte de sagesse pratique opposée à la sagesse théorique » – même s’il ajoutait que cette opposition est « trop simple » (4). 

Si la sagesse « ne gouverne pas », il est normal qu’elle ne soit pas beaucoup citée à propos de la crise ukrainienne…

En matière de relations internationales, la sagesse semble renvoyer à une forme d’idéalisme. Mais, comme le rappelait l’historien américain Melvyn Leffler, on peut poursuivre des idéaux et affirmer des valeurs dans des situations de crise (5). 

Ses arguments constituent la deuxième raison pour laquelle la sagesse, la prudence et la déraison peuvent être invoquées à propos de la situation ukrainienne. 

Dans son ouvrage sur la présidence d’Harry Truman, qui se situa au début de la guerre froide, Leffler observe que ses décisions furent « en partie sages, en partie prudentes et en partie insensées » (6). 

Il propose des définitions ?

Il s’appuie plutôt sur des illustrations. S’agissant de la sagesse, il évoque l’élaboration de stratégies à long terme, un usage judicieux du pouvoir, une compréhension fine des situations et une souplesse dans la définition des priorités. Pour la prudence, il insiste sur la promotion des intérêts nationaux, la prise de risques calculés et le danger des scénarios extrêmes. Enfin, il caractérise la déraison par l’existence de croyances mal fondées conduisant à la surestimation ou à la sous-estimation de certains dangers, qui, dans les faits, conduisirent à de mauvais choix. 

On ne distingue pas très bien la sagesse de la prudence…

C’est parce que Melvyn Leffler les rapporte, comme la déraison, à la qualité des jugements portés sur la réalité. Il affirme d’ailleurs que, « dans l’ensemble, [les responsables de l’administration Truman] étaient plus prudents que sages et plus prudents qu’insensés », ce qui dénote une certaine continuité (7). On peut comprendre cette idée en suggérant que la sagesse « produit » des croyances fondées sur des principes fondamentaux qui s’appliquent quelles que soient les situations, alors que la prudence « produit » des jugements qui dépendent étroitement des situations et dont la nature peut changer d’une situation à une autre. 

Les observations de Leffler, même si elles manquent de précision, me semblent toujours pertinentes aujourd’hui. Et l’on peut espérer que les responsables politiques concernés par la crise ukrainienne seront plus sages que prudents, et surtout pas insensés.

(1) « La crise ukrainienne ne se passe pas comme Poutine l’avait prévu », Slate, 8 février 2022.

(2) « L’Allemand Scholz, quant à lui, a résisté à la pression en faveur de la livraison d’armes à l’Ukraine et a appelé à la ‘prudence’ quant aux mesures économiques potentielles contre Moscou, faisant craindre que Berlin ne soit un maillon faible dans les efforts de l’Occident pour présenter un front uni dans la crise. » (« Ukraine standoff enters critical week with U.S., Russia pessimistic on diplomacy », NBC News, 7 février 2022).

Les mots « sagesse » et « déraison » ont aussi été cités. Le président ukrainien a déclaré : « Je pense que l’Ukraine est très patiente. Parce que c’est la sagesse » (« Putin’s use of crude language reveals a lot about his worldview », CNN, 8 février 2022) ; et, selon un haut responsable occidental du renseignement interrogé en décembre 2021, « il serait insensé (foolish) de penser que la guerre pourrait être limitée à une seule nation » (« How a Russian invasion of Ukraine could spill over into Europe », BBC News, 9 décembre 2021).

(3) Aristote, Éthique à Nicomaque, tr. J. Tricot, Paris, Vrin, 1990.

(4) P. Aubenque, La prudence chez Aristote, Paris, PUF, 1963.

(5) « Dans l’histoire de la politique étrangère des États-Unis, les menaces, les intérêts, les idéaux et la puissance ont toujours été dans une relation dynamique. Lorsque la perception de la menace s’intensifie, l’affirmation des valeurs prend le pas sur le calcul minutieux des intérêts. » (M. P. Leffler, « 9/11 and American foreign policy », Diplomatic History, 29(3), 2005, p. 395-413.)

(6) M. P. Leffler, A preponderance of power national security, the Truman administration, and the cold war, Stanford University Press, 1992.

(7) Ibid.

Alain Anquetil au micro de Cécile Dauguet

Toutes les chroniques philo d’Alain Anquetil sont disponibles ici


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