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Favoriser la mise en place d’un marché européen de la défense plus intégré et plus compétitif – Hashtag PFUE avec Jenny Raflik

Écrit par sur 16 mars 2022

Comme toutes les semaines, nous accueillons Jenny Raflik, professeure d’Histoire à l’Université de Nantes pour sa carte blanche de la PFUE.

Le 15 février, soit 10 jours avant que la Russie attaque l’Ukraine, la Commission européenne a présenté un certain nombre d’initiatives touchant à la défense et la sécurité. De quoi s’agit-il ?

Ces initiatives concernent à la fois l’industrie traditionnelle de la défense, les cybermenaces, les menaces hybrides et spatiales, en passant par la mobilité militaire et les répercussions du changement climatique. 

Il s’agit principalement de favoriser la mise en place d’un marché européen de la défense plus intégré et plus compétitif. Parmi les pistes évoquées figure celle des investissements des États membres dans les projets d’armement européens. L’UE a des capacités à faire valoir dans ce domaine. On peut penser à l’hélicoptère Tigre, à l’avion de transport A400M, qui sont d’ores et déjà des succès, et à d’autres chantiers prometteurs tels que SCAF – le système de combat aérien du futur – ou l’Eurodrone. 

Concrètement, d’ici la fin 2022, le Fonds européen de la défense (FED) aura investi 1,9 milliard d’euros dans des projets de recherche et de renforcement des capacités en matière de défense. Avant même la guerre en Ukraine, l’année 2022 devait donc être une étape importante pour la défense européenne, dont le premier livre blanc est actuellement en cours d’étude par les États membres. Sa publication est annoncée pour la fin mars.

Les événements en Ukraine ont-ils fait avancer les choses ?

La guerre en Ukraine a, avant toute chose, provoqué une prise de conscience en Europe. Le chef d’Etat-Major de l’armée allemande a eu des formules très dures : « la Bundeswehr, l’armée de terre que je dirige, est plus ou moins à sec », a-t-il indiqué juste après l’annonce de l’attaque russe.  L’Allemagne a effectivement vu le nombre de ses soldats passer de 500 000 en 1989 à moins de 200 000 aujourd’hui. L’évolution de son armement étant à peu près similaire… Quant à l’armée française, mieux lotie, ses responsables reconnaissaient qu’elle aurait du mal à faire face à un conflit de longue durée… De façon générale, les opinions publiques européennes ont pris conscience de cet état de désarmement. Désarmement réel depuis la fin de la guerre froide. Depuis qu’on imaginait que la guerre ne toucherait plus le sol européen…

Des décisions ont-elles d’ores et déjà été prises ?

Oui, les décisions sont rapidement intervenues. Je ne parle pas des sanctions contre la Russie, car l’UE a écarté d’emblée les sanctions militaires. Mais les 27 ont décidé de l’achat, par l’Union européenne, d’armes létales à destination de l’Ukraine. L’Union avait déjà, auparavant, financé des achats d’armes via la Facilité européenne pour la paix. Créée il y a un an, elle était dotée de 500 millions d’euros. Le principe n’est pas nouveau. La rupture vient de l’attitude de certains États membres. La Suède et l’Allemagne avaient toujours freiné. Les armes achetées étaient défensives, et non létales. La guerre en Ukraine a donc, ici, conduit à un revirement important. Traditionnellement neutre, la Suède a annoncé l’envoi à l’Ukraine de 5 000 lance-roquettes antichars. De son côté, l’Allemagne s’est engagée pour l’envoi de 1 400 armes antichars, de 500 missiles sol-air et de neuf obusiers.

Le changement, côté allemand, est plus important encore : le chancelier Olaf Scholz a en effet annoncé que son pays consacrera désormais 2% de son PIB à la modernisation de son armée. Ces fameux 2% du PIB consacrés à la défense qu’Obama et Trump demandaient,  inlassablement, aux pays européens depuis de nombreuses années…

Donc, l’Europe de la défense est en route ?

Rien n’est moins sûr. 

Les crises ont souvent stimulé les décisions européennes en matière de défense. En 1950, c’est la guerre de Corée qui fait naître le projet de CED. En 1999, la guerre du Kosovo conduit au projet de la Force de réaction rapide de 50 000 hommes, annoncée au sommet d’Helsinki de 1999. Mais ce projet de Force de réaction rapide vient seulement d’être relancé, après la calamiteuse évacuation américaine d’Afghanistan. Avec cette fois le chiffre plus réaliste de     5 000 hommes.

En fait, chaque crise fait naître un nouveau projet de défense européenne. Et le problème est précisément là. Dès lors que la crise se résout, que l’émotion retombe, les bonnes volontés disparaissent, et avec elles l’argent. De tout cela résulte des embryons d’organisations, qui se superposent les uns aux autres. Les initiatives européennes en matière de défense sont si nombreuses, que même les spécialistes se perdent en essayant de les recenser et de de décrire leurs imbrications.


Pourtant, la France multiplie les déclarations en faveur d’une Europe de la défense ? La présidence française du Conseil européen est donc un atout ?

La France a toujours été un moteur des projets de défense européenne. Pas toujours par conviction européiste. Souvent par volonté de s’affranchir de la tutelle américaine dans le cadre de l’OTAN. 

Deux nuances, cependant. Premièrement, la France a aussi mis fin à des projets de défense européenne. J’ai parlé de la CED : la France est à la fois à l’origine de son initiative et de son échec. En 1950, les dirigeants français croyaient à l’imminence de la 3e guerre mondiale. Ils voulaient renforcer la défense du territoire face à la menace soviétique. En 1954, ils n’y croient plus. Ils préfèrent sauvegarder la souveraineté nationale… 

Deuxièmement, même si la France le veut vraiment, elle ne peut pas construire une Europe de la défense seule. Or, les Britanniques n’ont jamais voulu réellement s’investir en la matière. Ils sont trop proches des États-Unis, trop atlantistes. Les Allemands, traumatisés par la Seconde guerre mondiale, ont développé un profond pacifisme. « Plutôt rouges que morts », entendait-on dans les manifestations allemandes lors de la crise des Euromissiles. Quant aux autres pays européens, ils ont soit des armées réduites, soit des réticences politiques à suivre les Français dont la politique extérieure est rarement partagée par ses voisins. 

Donc, peu d’espoirs de voir l’Europe de la défense se construire aujourd’hui ?

Eh bien, certes, la guerre en Ukraine a relancé des projets. Mais combien de temps dureront-ils ? Par ailleurs, si l’on y regarde de plus près, tout n’est pas aussi simple. Le Fonds européen de défense a bien été doté de 8 milliards jusqu’en 2027 afin d’encourager les coopérations industrielles entre les vingt-sept. Mais les dernières annonces du gouvernement allemand concernant l’achat d’avions mentionnaient des F35. Des avions américains, pas européens. Ce sont aussi des F35 que la Pologne demandait aux États-Unis, cette semaine, en échange des Mig 29 qu’elle proposait de livrer à la Pologne.

Aussi, malgré les récentes déclarations en matière de défense européenne, on peut se demander si tous les partenaires européens parlent de la même chose et vont réellement dans le même sens.

Jenny Raflik au micro de Laurence Aubron


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