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Sommes-nous en guerre ? – Hashtag PFUE avec Jenny Raflik

Écrit par sur 23 mars 2022

Comme toutes les semaines, nous accueillons Jenny Raflik, professeure d’Histoire à l’Université de Nantes pour sa carte blanche de la PFUE.

La Russie a interdit l’utilisation du mot guerre pour parler de la situation en Ukraine. Pourtant, c’est bien une guerre ?

Indéniablement, oui. Les forces armées russes ont franchi les frontières d’un pays souverain. Elles ont fait usage de la force et les deux armées, ukrainienne et russe, mènent sur le terrain des combats tout à fait classiques dans un conflit interétatique. C’est une guerre. Il faut rappeler qu’il n’est pas besoin de déclaration pour que l’état de guerre soit avéré. La guerre débute au premier coup de feu tiré. 

Ce qui, d’ailleurs, soulève une autre question : celle du début effectif de la guerre en Ukraine. On est tenté, immédiatement, de dire qu’elle commence le 24 février 2022 ; quand les forces armées russes pénètrent sur le territoire ukrainien. Mais de fait, les deux pays étaient déjà en situation de guerre. Depuis 2014. L’occupation et l’annexion unilatérale de la Crimée par la Russie, non reconnue par l’État ukrainien, a créé, en droit, une situation de guerre entre les deux pays. 

À cela s’ajoute une autre guerre, qui s’apparente davantage à une guerre civile, et qui dure, elle aussi, depuis 2014, entre la République ukrainienne et les républiques sécessionnistes du Donbass. Malgré les accords de Minsk, les combats n’ont jamais cessé, et l’ONU a évoqué près de 15 000 morts depuis 2014 dans le Donbass.

Mais Vladimir Poutine a bien interdit l’utilisation de ce mot ?

Effectivement, la Russie parle officiellement d’« opérations militaires spéciales » visant au « maintien de la paix ». Non seulement le mot guerre n’est pas utilisé par Poutine, mais il est interdit d’usage en Russie. Dès le 24 février, le jour du déclenchement des opérations, le Roskomnadzor, c’est-à-dire le service fédéral de supervision des communications, a prévenu que le fait de qualifier l’opération militaire en cours d'”invasion”, d'”attaque” ou de ” guerre” serait considéré comme une “fausse” description des faits. Une fake-new, dirait-on ici. Or, le “code des infractions administratives de la Fédération de Russie”, prévoit une amende administrative et des sanctions pour quiconque “diffuse intentionnellement de fausses informations”.

Ces mesures ont été renforcées le 4 mars, par le vote d’une loi qui prévoit des peines de prison pouvant aller jusqu’à 15 ans de détention, pour la propagation d’informations visant à “discréditer” les forces militaires. L’utilisation du mot guerre en fait partie.

Pourquoi nier une réalité aussi évidente ?

Le vocabulaire utilisé est essentiel dans un tel contexte. La France, soulignons-le, avait fait de même lors de la guerre d’Algérie, en ne parlant que d’ « évènements » et d’ « opérations de maintien de l’ordre ». 

Plusieurs pistes permettent d’expliquer la rhétorique de Vladimir Poutine : 

Tout d’abord, il s’adresse à son opinion publique : Poutine connaît l’impact de ce terme sur ses compatriotes, dont les souvenirs sont peuplés de l’histoire de leurs guerres. Son discours du 21 février s’ancre profondément dans cette histoire. Et Poutine bute sur une contradiction essentielle : il ne peut pas, d’un côté, présenter le peuple Ukrainien comme un peuple frère, et, de l’autre, lui faire la guerre. Si l’Ukraine est, comme il l’affirme, une partie de la Russie, lui faire la guerre est un non-sens.

Ensuite, il s’adresse également à nous : en quête de légitimité pour justifier son action en Ukraine, il utilise le vocabulaire occidental de maintien de la paix, et même de droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il retourne, contre nous, ce vocabulaire, qui est le nôtre …  Il veut ce faisant souligner le deux poids deux mesures des politiques occidentales. Les polémiques de ces derniers jours sur l’accueil différencié proposé aux réfugiés ukrainiens et syriens, par exemple, ou sur les autres guerres « oubliées », non médiatisées, comme le Yémen, montrent qu’il a fait mouche. 

Revenons à la définition de la guerre : est-elle seulement militaire ? 

La frontière est de plus en plus mince, et je dirai de plus en plus illisible entre le temps de guerre et le temps de paix. 

Sur le terrain, déjà, la différence est parfois subtile. Ces derniers mois on a assisté à de grandes manœuvres militaires, de part et d’autre, de la Russie comme de l’OTAN. Ces manœuvres sont à la fois des exercices pour se préparer à la guerre, des démonstrations de forces, et une expression de la menace. Elles créent une ambiance proche de celle de la guerre, mais sans affrontements directs ni morts. De fait, elles s’apparentent à une guerre psychologique ou à une guerre de communication.

Significative est, aussi, la militarisation de l’espace numérique. On parle souvent de cyberguerre ou de cyberdéfense. Alors même que, dans la réalité, il n’est facile, ni d’identifier les responsables des cyberattaques ni d’apporter des preuves. Ces cyberattaques, soulignons-le, peuvent faire des morts. Quand une installation vitale – comme un hôpital – est paralysée par une attaque informatique, il peut y avoir des victimes.

Bref, on voit depuis longtemps des formes d’affrontements qui ne sont pas celles de la guerre classique, mais qui sont extrêmement redoutables. 

C’est le cas de la guerre économique ?

Oui. Le lapsus (si cela en est un) du ministre des finances, Bruno Le Maire, qui a décrit les sanctions occidentales comme « une guerre économique et financière totale livrée à la Russie », est révélateur. Les Russes ne s’y sont pas trompés. Ils ont poussé Bruno Le Maire à rétropédaler en menaçant la France de représailles.

Des sanctions de cette ampleur sont une arme, même si elles ne sont pas de nature militaire. Elles vont durablement affaiblir l’économie russe. Et les sanctions économiques, rappelons-le, peuvent faire des morts. L’ONU s’inquiète d’ailleurs de possibles famines dans le monde suite à ce conflit.

En outre, ces sanctions ont des conséquences sur la population européenne, via l’inflation ou certaines pénuries de matières premières. Le gouvernement a, pour cette raison, appelé la population à la résilience. Là encore, on a recours à un vocabulaire qui évoque l’état de guerre.

Alors l’Europe est-elle déjà en guerre, même sans faire la guerre ?

Depuis le 24 février, nous vivons au rythme de la guerre : par un climat, tout d’abord. Les médias et les opinions publiques se sont focalisés sur l’évolution des événements en Ukraine. Le sujet s’impose à nous, dans notre quotidien. Y compris dans nos rues, où les drapeaux et manifestions de solidarité sont partout, montrant que l’Europe occidentale vibre au diapason de la population ukrainienne.

L’arrivée des réfugiés de guerre renforce et incarne, cette réalité. Les municipalités, les associations, les écoles s’organisent pour les accueillir. Par eux, la guerre s’installe un peu partout sur le territoire et se voit, au quotidien. On a aussi assisté à des scènes évoquant un contexte de guerre : des gens se sont rués sur les magasins pour faire des stocks, devant l’annonce des pénuries à venir. Bref, on peut dire que l’on vit dans une ambiance qui s’apparente, par nombre d’aspects, à celle de guerre.

En définitive, l’Europe baigne actuellement dans une zone grise, qui n’est pas encore la guerre ouverte, mais qui n’est plus la paix. 

Jenny Raflik au micro de Laurence Aubron

Photo Sasha Maksymenko


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