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Un candidat à l’élection présidentielle doit croire à son rôle de candidat – La chronique philo d’Alain Anquetil

Écrit par sur 24 avril 2022

Nous accueillons chaque semaine Alain Anquetil, professeur de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique.

Aujourd’hui, vous allez nous parler, à la suite du premier tour de l’élection présidentielle, de la manière dont un candidat à une élection remplit son rôle.

Oui, j’ai été frappé par certains commentaires relatifs à la candidature de Valérie Pécresse à l’élection présidentielle (1). Par exemple, un article de La Voix du Nord publié le lendemain du meeting du Zénith se demandait si elle voulait « vraiment réussir cette épreuve rituelle où le candidat doit suffisamment s’exhiber pour montrer qu’il a, outre une vision pour la France et la société, un corps, un tempérament, une histoire », et il concluait qu’elle « n’est à l’aise ni avec elle-même dans ce rôle de candidate à la présidence de la République, ni avec son positionnement » (2). Idem pour L’Express qui évoquait, le lendemain de l’élection, « l’incapacité de Valérie Pécresse à endosser le costume de candidate à la magistrature suprême » (3).

Que peut-on tirer de ces commentaires ?

Ils posent de façon brutale la question de l’évaluation de la capacité d’une personne à remplir son rôle. 

L’affirmation selon laquelle une personne candidate à une élection n’a pas bien tenu son rôle peut être justifiée par le fait que cette personne n’a pas cru, ou n’a pas donné l’impression de croire, qu’elle était une candidate. Jean-Paul Sartre remarquait qu’« un épicier qui rêve est offensant pour l’acheteur, parce qu’il n’est plus tout à fait un épicier » (4). Car ce qu’attendent ses clients, c’est qu’il soit tout entier dans son rôle, qu’il ne soit « rien d’autre qu’un épicier ». Sinon ils se détournent de lui et n’achètent pas ses produits.

L’épicier qui rêve n’est pas dans son rôle, mais il n’y serait pas plus s’il se demandait sans cesse comment faire pour bien jouer ce rôle, s’il voulait à chaque instant être à la hauteur. Un bon épicier, c’est celui qui accomplit « mécaniquement les gestes typiques de [son] état » (5).

Il doit croire qu’il est un épicier.

Oui, mais qui est le « il » ? Quel est le sujet de la phrase ?

Le philosophe Gerald Cohen propose l’exemple imaginaire d’un professeur d’université dont le fils brillant veut, comme lui, faire une carrière universitaire (6). Cependant, un accident l’empêche de préparer ses examens, et il envisage de tricher. Il en parle à son père qui lui répond ceci : « En tant que père, je dois m’inquiéter de ton bien-être, et je pense que tu devrais tricher ; mais en tant que membre du comité de discipline de l’université, je pense que tu devrais respecter les règles et ne pas tricher ». S’il se fonde sur ses rôles de père et de professeur, cela donne deux croyances et deux conseils contradictoires. Pour Cohen, il en résulte que sa croyance ne devrait pas dépendre de ses rôles, mais du fait qu’il est une personne : il ne peut croire et penser, et il ne devrait croire et penser, qu’« en tant qu’homme ». 

Plus généralement, justifier nos croyances en nous référant au rôle que nous occupons serait non seulement irrationnel, mais aussi inquiétant, car alors nous ne serions jamais le sujet de nos croyances. Dans cette hypothèse, en effet, c’est l’université, ou le rôle social de père, qui parleraient à travers la personne occupant ces rôles, non la personne elle-même ; c’est l’image sociale du commerçant qui parlerait à travers la personne jouant le rôle de l’épicier ; et c’est le parti politique qui parlerait à travers la personne jouant le rôle de candidat à une élection. 

Je laisse le soin aux auditeurs, s’ils le souhaitent, d’appliquer ces observations au cas réel que nous avons évoqué au début de notre entretien.

(1) Le 10 avril, la candidate des Républicains a recueilli 4,78 % des suffrages exprimés (« Annonce par Laurent Fabius, Président du Conseil constitutionnel, des résultats officiels du premier tour de l’élection présidentielle », 13 avril 2022).

(2) « Le rendez-vous raté de Valérie Pécresse », La Voix du Nord, 14 février 2022.

(3) « Présidentielle 2022 : pour Valérie Pécresse, plus dure sera la chute », L’Express, 11 avril 2022. Un article du 11 avril 2022 observait que « paradoxalement, elle a semblé se libérer dans les derniers jours précédant le premier tour. ‘Vous m’avez vue trébucher, me relever, vous avez découvert ma résistance. Je ne lâche rien’, a-t-elle lancé, le 3 avril, porte de Versailles, dans un deuxième meeting parisien censé ‘laver l’affront du Zénith’. Un discours offensif qui sonnait – enfin – juste. » (« Valérie Pécresse entraîne la droite dans son naufrage à l’élection présidentielle 2022 », Le Monde, 11 avril 2022.)

(4) J.-P. Sartre, L’être et le néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Gallimard, Paris, 1943/ 1984. Je mets les italiques.

(5) Ibid. Je mets les italiques.

(6) G. A. Cohen, « Beliefs and roles », Proceedings of the Aristotelian Society, 67, 1966-1967, p. 17-34.

Alain Anquetil au micro de Cécile Dauguet

Toutes les chroniques philo d’Alain Anquetil sont disponibles ici


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