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La « solidarité de fait » dans la déclaration Schuman du 9 mai 1950 – La chronique philo d’Alain Anquetil

Écrit par sur 22 mai 2022

Nous accueillons chaque semaine Alain Anquetil, professeur de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique.

Aujourd’hui, vous allez nous parler de la valeur de solidarité qu’a évoquée Robert Schuman dans sa déclaration historique du 9 mai 1950.

« Pour que la paix puisse vraiment courir sa chance, il faut, d’abord, qu’il y ait une Europe », disait la déclaration liminaire (1). Et dans son discours au Salon de l’Horloge du Quai d’Orsay, à Paris, Robert Schuman précisait que l’unification de l’Europe ne pouvait ni se faire en une fois, « d’un coup », ni supposer un accord préalable visant à fonder une « construction d’ensemble » (2). Il affirmait que l’Europe se ferait « par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait ». Il vaut la peine de s’arrêter sur cette notion, qui a par ailleurs été discutée en philosophie et dans les sciences sociales.

L’ambition était pragmatique.

Oui, il s’agissait d’une « solidarité de production » qui, selon les termes de Robert Schuman, rendrait toute guerre entre la France et l’Allemagne « non seulement impensable, mais matériellement impossible » (3). Jean Monnet, qui a inspiré la déclaration du 9 mai, affirmait dans ses Mémoires que « c’était le choix fondamental d’une méthode à intégrer sans fin les choses et les esprits », une méthode qui « paraît lente et peu spectaculaire » et qui pourtant, écrivait-il en 1976, « fonctionne continûment depuis vingt-cinq ans » (4). Cette méthode signifie, pour l’anthropologue Marc Abélès, qu’il fallait « avancer pas à pas en faisant en sorte que chaque initiative engage un peu plus les pays concernés » (5).

Il est notable qu’un spécialiste de l’Ukraine ait souligné en 2005 que le rapprochement entre l’Ukraine et l’Union européenne était « directement inspiré de la ‘méthode Monnet’ » (6). La première ministre ukrainienne d’alors, Ioulia Timochenko, déclarait en effet que « c’est à travers les convergences d’intérêts que s’ouvrira le chemin de l’Ukraine vers l’Europe » (7).

Quel est le problème posé par la solidarité de fait ?

On peut l’interpréter comme un moyen de susciter un futur devoir moral de solidarité entre les Etats européens. Dans le contexte des relations franco-allemandes de l’immédiat après-guerre, il était difficile de faire appel au seul devoir de solidarité pour créer une Europe unifiée. Ce devoir émergerait plus tard, à travers la pratique, en commençant par la Communauté européenne du charbon et de l’acier.

Mais le passage d’une solidarité comme fait à une solidarité comme devoir soulève un problème philosophique. Il concerne tous les cas où l’on déduit logiquement un devoir d’un fait. Parce que « les gens agissent souvent de façon égoïste », on ne doit pas en déduire que les gens devraient être égoïstes (8). Parce que telle profession est largement féminisée, on ne devrait pas en déduire qu’elle devrait être occupée exclusivement par des femmes. Il en est de même pour la solidarité : serait non valide le raisonnement consistant à déduire directement du fait que « tous les hommes sont solidaires » la conclusion que « tous les hommes devraient être solidaires » (9). 

Mais ce genre de raisonnement peut être justifié.

Absolument. Quand le philosophe David Hume parle du « changement imperceptible » que peut constituer le passage du fait au devoir, il veut dire qu’on oublie souvent que ce passage doit être « souligné et expliqué » (10). Or, dans le cas de la solidarité de fait, on peut aisément expliquer comment une coopération strictement économique entre des pays qui étaient encore ennemis quelques années auparavant conduit à l’idée que la collaboration est mutuellement bénéfique, que l’on peut viser une œuvre commune et que, pour l’entretenir, il est nécessaire d’être motivé par un devoir de solidarité et non par le seul intérêt.

(1) Déclaration liminaire, in « La déclaration du 9 mai 1950 », Fondation Robert Schuman. Voir aussi « Notes pour la presse relatives à la déclaration du 9 mai 1950 », Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe (CVCE).

(2) « La déclaration du 9 mai 1950 », op. cit.

(3) Ibid.

(4) Jean Monnet, Mémoires, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1976.

(5) M. Abélès, « Rationalité et politique : l’Europe en question », Raison présente, 195(3), 2015, p. 61-71.

(6) F. Gouyon, « l’Ukraine aux limites de l’Europe ? », Hérodote, 118(3),

2005, p. 147-155.

(7) Ibid.

(8) Un exemple de Ruwen Ogien dans L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale, Paris, Editions Grasset & Fasquelle, 2011.

(9) Voir A. Anquetil, « Éthique et économie sociale et solidaire : La valeur morale du concept de solidarité », 2016 ⟨halshs-01294266⟩. Le philosophe François Mentré notait que la solidarité n’a en elle-même aucune valeur morale car elle peut être mise tout autant au service du bien qu’au service du mal : « Le passage du fait au droit est absolument injustifié : car il faut donner à la solidarité une direction (une fin) ou un contenu idéal qui ne peut dériver du fait. La solidarité régit aussi bien les associations de brigands que les associations d’honnêtes gens. Elle est une loi, comme l’habitude, ou l’imitation : pas plus qu’elles, elle ne peut servir de principe à la morale » (in A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 18ème édition, 1972).

(10) D. Hume, Traité de la nature humaine, tr. P. Saltiel, Paris, Garnier-Flammarion, 1999.

Alain Anquetil au micro de Cécile Dauguet

Toutes les chroniques philo d’Alain Anquetil sont disponibles ici


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