Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
Nous nous retrouvons pour un épisode consacré à l’imagerie satellite, celle qui sert à cartographier notre Terre, vue du ciel.
Outre les applications militaires que nous avons déjà évoquées, cartographier la Terre a de multiples applications dans la société civile. Et pas uniquement scientifiques !
On pense effectivement d’emblée aux satellites permettant de prévoir la météo, ou de collecter des données sur le changement climatique.
Les satellites sont bien utiles pour ça, et certains outils permettent d’ailleurs d’aller soi-même observer les changements : le site FLEGT Watch permet à chacun d’aller observer l’évolution des forêts grâce à l’imagerie satellitaire.
Au-delà de l’information scientifique, ça permet également d’informer les politiques publiques, du moins celles qui veulent et peuvent agir. Par exemple, les satellites européens Copernicus ont montré l’accélération du manque d’eau dans la région de Téhéran, la capitale iranienne. Cartographier les ressources naturelles, que ce soit l’eau ou les énergies fossiles, ou encore l’hydrogène, permet d’établir une carte des métropoles qui survivront, ou de là où elles s’établiront au gré du changement climatique.
Que peut observer un satellite ? Vous parliez des ressources naturelles, jusqu’à quel point les instruments sont précis ?
Les satellites ne scannent pas la Terre pour repérer des poches d’eau ou de pétrole souterraines, mais ils détectent ces liquides grâce à la topographie de surface, et aux changements environnementaux associés.
Tout comme un satellite peut être utilisé par les armées pour repérer avec précision l’endroit d’une frappe sur un seul immeuble, les satellites peuvent aussi être utilisés pour cartographier la démographie d’une ville, d’une région ou d’un pays. On a tous joué au moins une fois avec Google Earth, pour zoomer jusqu’à la rue où l’on habite : les satellites qui document les changements démographiques, qui observent la construction de nouveaux immeubles dans certaines villes et l’abandon de corps de ferme dans les campagnes, permettent de cartographier les tendances démographiques. Pour les mégalopoles, ça permet aussi de cartographier les limites possibles atteintes par une ville : les villes immenses en Chine ou aux Etats-Unis montrent sur les images satellites qu’elles s’étendent le long de cours d’eau, puis arrêtent de s’étendre à mesure que les ressources autour s’épuisent. Les satellites servent alors aussi à surveiller si les ressources en question se régénèrent.
Qu’est-ce qu’un satellite peut cartographier que l’on ne peut pas nous-mêmes voir depuis le sol ?
Des zones difficiles d’accès, typiquement. On évoquait les forêts, c’est particulièrement utile pour combattre la déforestation de forêts primaires comme l’Amazonie ou le Bassin du Congo. Copernicus, qu’on évoquait plus tôt, sert aussi à détecter et observer les catastrophes naturelles, comme les tremblements de terre ayant eu lieu en Amérique Latine l’été dernier, en juin au Venezuela et en août en Colombie. Dans la panique générale, les satellites servent à trouver rapidement les dommages les plus importants pour orienter les secouristes, et à cartographier les dommages subis, que ce soit pour les assurances ou pour planifier la reconstruction.
Ils servent aussi à montrer en images des endroits inaccessibles parce que s’y commettent des choses qu’on voudrait cacher.
C’est-à-dire ?
Les destructions de guerre par exemple, font mentir certains décideurs. C’est aussi l’imagerie satellite qui permet de documenter l’existence d’un hôpital des Nations Unies à Gaza un jour, et une pile de décombres le lendemain. Toujours à Gaza, les images satellites ont documenté la progression et l’occupation par l’armée israélienne ayant repoussé la population dans certaines poches. Et montre aussi que l’armée ne s’est ensuite pas retirée des zones qui étaient pourtant en dehors de celles délimitées par les accords de cessez-le-feu.
Et encore, il y a une présence de journalistes à Gaza. Dans le cas des déplacements forcés de populations en cas de conflits ou de génocides, les satellites fournissent des images inédites qui ne mentent pas : c’est le cas notamment des déplacements de populations Rohingya au Myanmar et Bangladesh. C’est ce qui permet aussi, après que l’irréparable ait été commis, de repérer et documenter les fosses communes. Les journalistes peuvent utiliser ces images comme preuves à l’appui pour écrire sur ces régions auxquelles ils n’ont pas accès.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.