Une chronique de Christine Le Brun, Experte Smart Cities & Places chez Onepoint, où nous parlerons de villes, d’outils et de technologies numériques, de données, mais aussi des citoyens et de ceux qui font les villes.
Christine Le Brun, vous êtes experte en territoires intelligents au sein du groupe Onepoint. Aujourd’hui direction les Pays Bas, à La Haye plus exactement, qui opère depuis plusieurs années un programme de ville intelligente assez large, basé sur un Living Lab.
Oui Laurence, le Living Lab Scheveningen est une zone d’expérimentation à ciel ouvert le long du boulevard du même nom, qui s’étend sur tout le bord de mer jusqu’au port. Ce n’est pas la seule ville à avoir mis en place ce type d’environnement. En France, Nice par exemple avait en son temps fait de même. L’avantage et l’objectif c’est d’y tester de nouvelles technologies à petite échelle, pour valider les concepts, et évaluer leurs bénéfices, avant de passer à une plus grande échelle. A La Haye, la priorité est de se concentrer sur des applications pratiques, qui peuvent vraiment changer les choses dans la manière d’opérer la ville quotidiennement. Mais certains projets abordent aussi des aspects juridiques, ou plus techniques concernant les modalités d’exploitation des données par exemple.
Toutes ces expérimentations, on les appelle des cas d’usage, pouvez-vous nous expliquer comment on les détermine ?
Un petit mot d’abord sur ce terme de cas d’usage, qui est très largement répandu dans le monde des smart cities, mais aussi dans tout ce qui touche à la transformation numérique en général. Cela décrit en fait tout simplement une application, un usage d’une technologie numérique, pour en faire quelque chose d’utile pour un utilisateur final. Cette techno peut être une plateforme, une application, des jeux de données, ou encore un logiciel. Le but d’un living lab est de faire émerger ces idées utiles, puis de les tester en grandeur nature. C’est une démarche d’innovation classique. Au départ on met plein de participants autour de la table et on utilise des méthodes de design thinking pour définir les sujets. Puis on met en œuvre des mini projets à échelle réduite pour éprouver les concepts et en tirer des enseignements.
Et du coup, quels sont les cas d’usages qui ont émergé et ont pu être testés à La Haye ?
Il y en a plein, au moins une douzaine, autour de thèmes comme les déchets, l’énergie, la sécurité, les nuisances sonores ou encore la citoyenneté intelligente. Ces sujets ont été identifiés en collaboration avec les résidents, la municipalité et les entreprises, qui ont participé à l’étape de design thinking pour cadrer ces cas d’usage.
Scheveningen est la zone balnéaire la plus fréquentée des Pays Bas, avec donc une saisonnalité importante. Beaucoup de sujets tournent autour de la gestion de cette activité et en particulier la gestion des foules. C’est ainsi qu’ils ont imaginé le Crowd Safety Manager, une carte 3D qui donne un aperçu de ce qui se passe sur l’avenue en combinant intelligemment diverses sources de données anonymes. Il y a des informations en temps réel, comme le nombre de véhicules, la fréquentation des transports en commun et l’occupation des parkings, et même la localisation des visiteurs, anonymisée bien entendu. Grâce à l’historique des fréquentations et d’autres données contextuelles, le logiciel peut aussi mettre en œuvre des techniques d’intelligence artificielle pour prédire la fréquentation dans les prochaines heures et jours, ce qui aide grandement la municipalité à anticiper et prévoir les mesures les mesures appropriées pour gérer efficacement les affluences.
Mais ce n’est pas le seul aspect lié à l’activité balnéaire qui a été étudié, n’est ce pas ?
En effet. Grâce aux estivants, l’activité nocturne bat son plein dans les rues de La Haye, et le niveau sonore s’en ressent dans certaines rues animées. Un autre cas d’usage a été testé pour mesurer et objectiver ce niveau de bruit, comprendre ce qui est le plus gênant ainsi que les mécanismes de la fréquentation. Le but est d’avoir des données précises qui puissent servir de base de travail et de discussion pour aider à mieux gérer ces nuisances vis-à-vis du voisinage.
Dans un autre registre, la gestion des déchets en période de forte fréquentation est aussi un sujet majeur. Des poubelles intelligentes ont été testées pour la rendre plus efficace. Ces bacs de nouvelle génération compressent les déchets jusqu’à cinq fois leur volume initial. Ils se remplissent donc moins rapidement et contribuent à réduire les débordements. De plus, ils sont équipés d’un système indiquant leur niveau de remplissage, ce qui permet de planifier le vidage plus efficacement, en fonction du besoin réel. Enfin, ils sont autonomes en énergie car ils sont alimentés par des petits panneaux solaires. Et il y a encore plein de projets de ce type en cours.
Et est ce que c’est compliqué de mettre en place les infrastructures qui rendent cers expérimentations possibles ?
Pas tant que cela, car ce sont des technologies bien maitrisées. Pour autant, pour ce Living Lab, c’est toute une infrastructure dédiée qui a été déployée le long du littoral. Pour remonter potentiellement des gros volumes de données comme celles des caméras, elle utilise des connexions en fibre optique. Les lampadaires sont connectés à ce réseau. Ainsi, ils ne fournissent pas seulement de l’éclairage, mais peuvent aussi être facilement équipés de tout un tas de capteurs ou de caméras qui fournissent les informations exploitées dans les cas d’usage. Encore une fois, cela préfigure à petite échelle ce qui demain pourra être déployé dans l’ensemble de la ville. Et même être répliqué ailleurs, car de nombreuses autres municipalités se sont intéressées aux résultats de ce projet.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.