Échos d'Europe

L’Europe face aux géants du e-commerce : David contre Goliath ?

Photo de sarah b sur Unsplash L’Europe face aux géants du e-commerce : David contre Goliath ?
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Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.

Confrontations Europe a récemment publié un article d’Anastasia Panopoulou, Consultante de l’Administration française qui s’interroge sur les conséquences de l’explosion de l’importation en Europe de petits colis issus de commerce électronique, notamment en provenance de la Chine.

Comment expliquez-vous le fait que l'Europe soit aujourd'hui incapable de contrôler efficacement les millions de colis qui franchissent ses frontières ?

Effectivement, l’Europe peine à contrôler les millions de colis qui franchissent ses frontières. Les chiffres sont d’ailleurs assez vertigineux ! 43 000 colis e-commerce entrent dans l’Union européenne en 5 minutes. 91 % viennent de Chine… et seulement 4 sont contrôlés par les douanes. Plus inquiétant encore : 60 % ne respectent pas les normes de sécurité européennes.

D’abord, il faut comprendre que le modèle a complètement changé. Avant, on importait surtout des palettes entières de marchandises, ce qui rendait le travail des douanes beaucoup plus simple. Aujourd’hui, on est face à une avalanche de colis individuels. Concrètement, chaque consommateur devient lui-même importateur, sans intermédiaire ce qui avec les effectifs actuels, c’est quasiment impossible à contrôler physiquement.

Ensuite, il y a un vrai décalage juridique. Comme le souligne très bien Madame Panopoulou, notre cadre législatif a un train de retard. Il a été pensé pour un commerce traditionnel, physique, et il s’adapte mal à la réalité du numérique. Ce flou profite clairement aux grandes plateformes, qui, jusqu’à récemment, passaient largement entre les mailles du filet, notamment parce qu’elles sont très peu implantées en Europe.

Et puis, il faut aussi être lucide : il y a une faiblesse structurelle. L’Europe manque encore d’outils numériques puissants, d’algorithmes performants, pour rivaliser avec des géants comme Shein ou Temu.

L'article dresse un constat alarmant sur la désindustrialisation, concrètement, quelles sont les conséquences réelles de cette disparition de nos usines sur notre économie et notre environnement ?

Derrière ce constat un peu abstrait de “désindustrialisation”, il y a des conséquences très concrètes dans la vie des européens.

Il y a une destruction continue de l’emploi en Europe. Moins d’usines, ça veut dire moins d’emplois industriels, mais aussi tout l’écosystème autour qui disparaît : les sous-traitants, les services locaux et cela fragilise des territoires entiers.

Ensuite, il y a un effet très visible du côté du commerce électronique : c’est la désertification progressive de nos centres-villes. Les petits commerces ont du mal à rivaliser avec les prix et la rapidité des plateformes en ligne, et petit à petit, on perd ce tissu local qui faisait vivre nos villes. Et puis, il ne faut pas oublier l’impact environnemental, qui est souvent sous-estimé. Cette explosion des commandes en ligne entraîne une hausse massive des transports, des emballages, des retours… Résultat : une empreinte carbone qui ne cesse de s’alourdir.

Face à ce constat d'impuissance, est-ce que l'Europe a enfin décidé de réagir ? Et au-delà des lois et des taxes, est-ce que nous, simples citoyens, avons encore les cartes en main pour inverser la tendance ?

Face à ce constat, l’Europe commence à réagir. Le Digital Services Act oblige les plateformes à mieux contrôler leurs vendeurs et à limiter les produits illégaux, tout en responsabilisant les entreprises sur leurs conditions de production et leur impact environnemental. Une autorité douanière européenne est en cours de création pour coordonner les États et mieux gérer les flux massifs de marchandises. L’UE cherche aussi à valoriser sa propre production et à réguler le numérique en interdisant les algorithmes trompeurs ou addictifs. À partir de 2029, les grandes entreprises devront publier des indicateurs précis sur leur impact social et environnemental et agir concrètement sur toute leur chaîne de production. Reste à voir si ces mesures seront vraiment efficaces sur le terrain.

Donc oui, il y a une prise de conscience et des outils qui se mettent en place. Maintenant, tout l’enjeu, ça va être leur application réelle et leur efficacité sur le terrain.

On a aussi tous un rôle à jouer en tant que consommateurs. Anastasia Panopoulou nous invite à repenser nos achats : privilégier les magasins ou les plateformes européennes comme Zalando ou Cocorico. Chaque achat est un choix citoyen, capable de soutenir les entreprises européennes, de meilleures conditions de travail et des normes environnementales plus strictes.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.