Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Lors de la publication de sa dernière revue, Confrontations Europe s’est penché sur les enjeux autour du tandem franco-allemand, actuellement à la recherche d’un nouveau souffle. Dans cet épisode d’Echos d’Europe, Michel Derdevet revient sur la question de la souveraineté numérique, évoquée par Armand Zorn, député allemand et président adjoint du groupe parlementaire SPD.
Armand Zorn dresse un constat alarmant quant à la dépendance numérique européenne : l’Union est comme prise en étau, entre géants chinois et américains, aux ambitions incompatibles avec nos valeurs. Quelles responsabilités pour le tandem franco-allemand ?
La responsabilité franco-allemande est double.
Elle est, tout d’abord, historique, et Armand Zorn l’explique parfaitement : ce binôme a toujours été un moteur de l’intégration européenne. Un moteur qui allait encore de soi il y a quelques dizaines d’années. Un moteur historique, qui part de deux grands hommes d’État. Beaucoup reconnaîtront cette phrase de De Gaulle au sujet d’Adenauer : “Personne ne peut mieux que lui saisir ma main. Mais personne ne peut mieux que moi la lui tendre.” Une phrase qui résonne encore aujourd’hui : sans coopération franco-allemande exigeante, pas d’action commune européenne.
Concernant le numérique, les Allemands et les Français ont largement pris conscience de cet enjeu crucial de souveraineté. Ils multiplient les investissements dans les capacités numériques. Il suffit de voir le nombre de projets de centres de données dans l’Hexagone. Ce que l’auteur de l’article déplore, c’est le manque de coopération sur ces sujets afin de les concrétiser dans des initiatives européennes.
Dans le cas précis du numérique, quelles actions communes le tandem franco-allemand pourrait-il prôner à l’échelle européenne ?
Le social-démocrate allemand avance justement plusieurs axes structurants pour cette coopération. Des propositions concrètes, européennes, pour guider cette action commune. En ce qui concerne par exemple les infrastructures numériques, il prône une initiative ouverte pour un cloud souverain franco-allemand. Car nos savoir-faire sont complémentaires. En France, notre expertise en cloud souverain est largement reconnue, tandis que nos amis d’outre-Rhin possèdent un dense réseau de fournisseurs et de centres de données. Un bel exemple de sujet sur lequel les initiatives franco-allemandes pourraient impulser une dynamique politique européenne. Il en va de même pour l’IA, en simplifiant un peu certes : les Français sont performants dans la recherche appliquée et le développement de modèles, quant à nos voisins allemands, ils possèdent les volumes de données industrielles.
Le numérique pourrait être une sorte de nouveau souffle pour le tandem franco-allemand ?
Assurément ! Du moins, c’est ce que nous souhaitons avec Monsieur Zorn. Il existe de nombreuses instances permettant de renouveler le dialogue et la coopération bilatérale : l'article fait mention du Conseil ministériel franco-allemand d’août 2025 à Toulon, qui avait fait de la souveraineté numérique une priorité. Depuis, plusieurs évènements à l’instar du Sommet sur la souveraineté numérique européenne, à Berlin, en novembre dernier, démontrent bien l’importance de ces enjeux. Et cette impulsion franco-allemande a fonctionné : la Commission s’est emparée du sujet. La vice-présidente Henna Virkkunen a d’ailleurs présenté le même mois un paquet législatif sur le numérique. Ce texte est actuellement débattu en Commission au Parlement européen. Un dossier brûlant, qui prouve que quand Paris et Berlin arrivent à s’accorder sur l’essentiel, l’Europe avance !
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.