Avec sa chronique Les femmes ou les "oublis" de l'Histoire, Juliette Raynaud explore "les silences de l'Histoire" (Michelle Perrot) et nous invite à (re)découvrir notre matrimoine oublié, une histoire après l'autre...
Vous connaissez Indira Gandhi ?
« Heu oui… C’est la fille de Gandhi, non ? Ou sa nièce ? » Non, Indira Gandhi n'est ni la fille ni la nièce du Mahatma Gandhi. Elle est la 1ère Première Ministre de l’Inde indépendante, celle qui joua habilement le jeu de la Guerre Froide pour faire entendre sa voix et ne céda pas devant la pression des États-Unis pour imposer l’Inde sur la scène des puissances mondiales. Elle a juste épousé un homme qui porte aussi le nom de Gandhi.
Avec mes histoires de femmes “oubliées” de l’Histoire, je ne cherche pas à créer des héroïnes mais à mettre en lumière des femmes méconnues ou inconnues qui ont agi pour ce qu'elles croyaient juste, ou qui ont juste fait ce qu'elles avaient à faire, en dépit de la place qui leur était assignée dans la société.
Pour écrire l’histoire d’Indira Gandhi, je me suis insipirée du formidable documentaire "Décolonisations" de Karim Miské, Marc Ball et Pierre Singaravélou.
Indira n’a pas eu d’enfance. Dans sa famille, une seule chose compte : l’indépendance de l’Inde. Son grand-père, Motilal Nehru, a fondé le parti du Congrès. Son père, Jawaharlal Nehru, dirige la lutte indépendantiste. La célèbre militante Sarojini Naidu (dont je vous ai déjà parlé) est une amie de la famille, et le guide spirituel de l’Inde, le Mahatma Gandhi, est son parrain.
Le jour de l’Indépendance, son père devient Premier Ministre. Pendant 17 ans, Indira ne le quittera plus. Elle traversera toutes les crises à ses côtés et rencontrera tous les grands de ce monde. Les dorures, le protocole, les intrigues, Indira observe et apprend. Quand son père succombe à une crise cardiaque, Indira Gandhi est prête. Elle a 47 ans. Très vite, elle s’impose à la tête du pays. Pour les Indiens et les Indiennes, c’est une évidence : qui d’autre que la fille du Père de la Nation pour gouverner le pays ?
550 millions d’Indiens et d’Indiennes. Quand on dirige un pays pareil, une chose est sûre : on pèse dans le concert des nations. Chacun de ses gestes est scruté, analysé. Mais elle, ça ne l’impressionne pas. Indira Gandhi est née pour ça. La tâche qui l’attend est titanesque : sortir l’Inde du sous-développement et en faire une puissance du XXème siècle. Mais avant de pouvoir s’y consacrer, elle va devoir régler la plus grosse crise que le pays ait connu depuis l’Indépendance.
Fin mars 1971, un flot ininterrompu d’enfants, de femmes et d’hommes, effrayé·es, affamé·es, traverse la frontière qui sépare le Pakistan oriental de l’Inde. Iels fuient la mort, les viols de masse, l’horreur systématique. Leur crime ? Avoir voulu faire sécession, créer un pays à eux, le Bangladesh, quitter la fédération pakistanaise.
Indira Gandhi doit mettre fin à la crise. La Première Ministre indienne décide de se rendre à Washington pour faire entendre raison au président Richard Nixon, le principal allié des généraux pakistanais.
‘Il n’a pas été facile de partir au moment où l’Inde est assiégée. Aux catastrophes naturelles, sécheresse, inondations, cyclones, s’est ajoutée une tragédie humaine d’une grande ampleur. Je suis hantée par les visages tourmentés dans nos camps de réfugié·es surpeuplés qui rappellent les terribles événements qui ont forcé l’exode de millions de gens pour fuir le Bengale oriental. Je suis venue ici chercher (…) une sage initiative qui, comme l’a montré l’Histoire, a parfois réussi à sauver l’humanité du désespoir.’
S’il sourit pour la caméra, Nixon n’a aucune intention de changer sa position. Au contraire, il continue d’envoyer des armes au Pakistan. Pragmatique, Indira se tourne vers le pire ennemi des Etats-Unis : l’Union Soviétique, avec qui elle signe un traité d’amitié.
Maintenant qu’elle a assuré ses arrières, elle affiche ouvertement son soutien aux indépendantistes du Bangladesh. Lorsque le Pakistan déclare la guerre à l’Inde, Madame Gandhi est sereine. Son armée est bien plus puissante que celle de son adversaire. Le lendemain, elle envahit le Pakistan oriental. Nixon a peur de voir son allié s’effondrer en quelques jours. Pour intimider Indira Gandhi, il envoie son plus gros porte-avion nucléaire dans le Golfe du Bengale. Sa flotte est rapidement encerclée par les sous-marins nucléaires soviétiques et Nixon est réduit à l’impuissance. Privés du soutien américain, les généraux pakistanais jettent l’éponge. Le Bangladesh est un pays indépendant.
Grâce aux Soviétiques, Indira Gandhi a gagné mais elle ne veut plus que l’Inde dépende de quiconque. Elle décide de doter son pays de l’arme atomique. Moins de 30 ans après l’Indépendance, l’Inde fait son entrée dans le tout petit club des nations possédant la bombe nucléaire. Pour le meilleur ou pour le pire, l’ancienne colonie est maintenant l’égale des plus grandes puissances de la planète.