Il était une fois l'Europe

Le rapport Delors et la monnaie unique

© Willfried Wende via Pexels Le rapport Delors et la monnaie unique
© Willfried Wende via Pexels

Dans Il était une fois l'Europe, l'historien Sylvain Schirmann revient sur des dates emblématiques de l'Histoire de l'Europe toutes les deux semaines sur Euradio

Aujourd’hui dans Il était une fois l’Europe, on remonte à la fin des années 1980. Depuis l’adoption de l’Acte unique européen, le marché unique est en voie d’achèvement.
Mais un problème persiste : entre le franc, le mark ou la lire, les taux de change varient, les coûts augmentent et l’incertitude freine les échanges.

Une question devient centrale : peut-on vraiment faire fonctionner un grand marché sans monnaie commune, avec 12 monnaies nationales différentes ?
Le projet d’une Union économique et monétaire s’impose alors progressivement, avec pour objectif la création d’une monnaie unique.
C’est le cœur du projet porté par Jacques Delors.

Sylvain Schirmann, ce projet d’union monétaire, est-ce vraiment une nouveauté ?

Sans remonter à l’entre-deux-guerres, on parle d’un projet monétaire européen dès les années 1960. La stabilité monétaire est nécessaire pour ancrer le succès du marché commun. Elle l’est d’autant plus après la crise du dollar à partir de 1968. C’est au sommet de La Haye en décembre 1969 que les Six décident de lancer le chantier d’une union monétaire en confiant à Pierre Werner le soin de rédiger un rapport à cette fin.

Le rapport Werner (octobre 1970) prévoit d’aller vers cette Europe monétaire en trois étapes, la dernière prévoyant d’instaurer une stabilité entre les monnaies des Six et mettant fin à l’indépendance des banques centrales, ce que rejette la France. Avec la fin de la convertibilité du dollar en or, l’Europe trouve sa réponse en plusieurs étapes. Elle crée d’abord le FECOM (le fonds européen de coopération monétaire) pour encadrer les fluctuations monétaires entre les 9, puis en 1979 elle met en place un SME qui repose sur une unité de compte commune, l’ECU.

Pourquoi le projet de monnaie unique revient-il sur la table à la fin des années 1980 ? Et surtout, comment cette idée s’impose-t-elle cette fois-ci, alors qu’elle n’allait pas de soi ?

Le projet d’union monétaire et une conséquence de l’Acte unique et de la mise en place d’un marché unique, car les distorsions monétaires pourraient fausser le fonctionnement d’un marché concurrentiel pâtirait des dévaluations compétitives, par exemple, ou de manipulations monétaires.

Tout un ensemble de groupes de pression plaident ainsi en faveur de cette union : l’ERT, l’AUME animé par les « pères du SME » Giscard et Schmidt et rencontrent les faveurs du président de la Commission Delors qui fait le tour des capitales pour la promouvoir, notamment auprès de Mitterrand qui y est favorable et de Kohl, pour lequel ce n’est pas un impératif urgent. C’est au sommet de Hanovre en juin 1988 que Delors obtient gain de cause, les 12 le missionnant pour rédiger un rapport sur la faisabilité d’une Union.

Le rapport Delors propose une méthode. Comment passe-t-on concrètement d’un système de monnaies nationales à une monnaie unique ?


Delors associe les banquiers centraux à la rédaction de ce rapport, banquiers centraux qu’il retrouve à Bâle à la BRI. Discuté par ce groupe Delors sur la fin de l’année 1988 et le début de l’année 1989, le rapport Delors est présenté en juin 1989 au sommet de Madrid. Il repose sur la construction d’une Union monétaire en trois étapes qui s’étaleraient sur une dizaine d’années.

La première étape serait constituée par la convergence des politiques économiques des Etats membres, la seconde par une stabilisation des parités monétaires à travers les politiques monétaires, un institut de préfiguration d’une banque centrale européenne et l’indépendance des banques centrales nationales, la troisième par la mise en place d’une banque centrale européenne et le lancement d’une monnaie unique qui n’est pas une obligation pour les Etats membres, ceux-ci devant cependant accepter les étapes 1 et 2. Ce rapport est adopté au sommet de Madrid par les chefs d’Etat et de gouvernement qui ont font la base de négociations devant s’ouvrir dans le seconde moitié de l’année 1989. Mais le contexte européen changeait au même moment.

Le plan Delors s’impose progressivement comme la feuille de route vers l’Union économique et monétaire. Mais au même moment, un événement inattendu est en train de bouleverser tout le continent. En 1989, la chute du mur de Berlin ouvre une nouvelle page de l’histoire européenne. Et c’est cette bascule que nous vous raconterons dans la prochaine chronique.

Un entretien réalisé par Olivier Singer.