Il était une fois l'Europe

1973, Année de l'Europe

Henry Kissinger. 1973, Année de l'Europe
Henry Kissinger.

Dans Il était une fois l'Europe, l'historien Sylvain Schirmann revient sur des dates emblématiques de l'Histoire de l'Europe toutes les deux semaines sur Euradio

« 1973 est l'année de l'Europe parce que l'ère façonnée par les décisions prises il y a une génération arrive à son terme. Le succès de cette politique a donné naissance à des réalisations nouvelles qui exigent de nouvelles approches ».
 Henry Kissinger, 56e secrétaire d’État dans l’administration du Président Nixon.


Quand Henry Kissinger proclame 1973 « année de l’Europe », il ne parle pas d’un âge d’or. Il constate surtout la fin d’un cycle. L’Europe s’est élargie, elle a changé d’échelle, et les décisions prises une génération plus tôt arrivent à leur terme.
Le succès appelle désormais autre chose : de nouvelles méthodes, de nouveaux équilibres, de nouvelles ambitions.

Sylvain Schirmann, pourquoi Henry Kissinger choisit-il précisément 1973 pour proclamer “l’Année de l’Europe” ? Que contient ce discours et qu’est-ce qui a changé, à ce moment-là, dans l’équilibre international et dans la relation entre les États-Unis et l’Europe occidentale ?

Les Etats-Unis ont dû négocier la sortie la guerre du Vietnam et les accords de Paris sont signés en janvier 1973. C’est un succès pour le camp communiste et on parle de déclin américain. Idée encore renforcée par la crise du dollar et la fin de la convertibilité du dollar en or, ou par la contestation interne et le démarrage de l’affaire du Watergate. De surcroît l’Europe apparait depuis peu comme un concurrent/compétiteur économique sérieux. Dans ce contexte Kissinger explique dans un discours sur l’Europe le 23 avril 1973, que la nature de la relation entre l’Europe et les Etats-Unis doit évoluer dans le cadre de l’OTAN. De façon très simple, les Etats-Unis ont assumé la sécurité de l’Europe depuis la fin de la guerre, en assumant les charges et donc il faut rééquilibrer ces charges et demander aux Européens un effort et une participation accrue à la gestion des crises. Mais pas à égalité, puis que il n’y a pas de modifications du fonctionnement de l’OTAN, et que la gestion des crise dévolue à l’Europe concerne les crises régionales. Aux Etats-Unis la gestion des crises internationales majeures et le dialogue avec Moscou.

Sylvain Schirmann, les Européens, notamment les Français réagissent assez fraîchement à la proposition de Kissinger. Que redoutent-ils derrière ce discours sur la “coopération occidentale” ?

Les partenaires de la CEE ressentent ce discours comme du mépris, une forme d’humiliation diplomatique et une volonté américaine d'en faire des juniors Partner. Willy Brandt utilise par exemple la métaphore du mépris des Romains envers les Grecs au moment de la conquête par Rome du monde hellénistique. Georges Pompidou estime que le moment est venu de réfléchir ensemble à une politique extérieure et de défense des 9, une constante française depuis le retour aux affaires de de Gaulle. Et donc la question d’une Europe politique est posée. Et ce d’autant plus que sur des sujets de la seconde moitié de l’année 1973 les divergences avec Washington ne manquent pas : guerre du Kippour, décision de l’OPEP sur le pétole.

Face à cette situation, les Neufs tentent de répondre ensemble, notamment avec la déclaration sur l’“identité européenne” adoptée à Copenhague en décembre 1973.
En quoi cette déclaration peut-elle être lue comme une réponse directe à l’“Année de l’Europe” voulue par Kissinger ?

Cette déclaration (14-15 décembre 1973) qui répond aux vœux de la France et est discutée/amendée par les partenaires fixe quelques lignes :

Elle définit une identité européenne et porte des valeurs qui ne sont pas nécessairement américaines (par exemple sur le social) ;

Si nous avons une identité, il faut la préserver à partir d’une politique extérieure commune… et elle amorce donc une Europe plus politique ;

Enfin les 9 reçoivent les représentants de l’OPEP pour discuter avec eux de la crise pétrolière.

Mais le sommet de l’OTAN de Londres en décembre et la création de l’AIE en février 1974 fracturent l’Europe, la France se retrouvant isolée face à ses partenaires.



1973 marque les premières tensions ouvertes entre les États-Unis et une Europe devenue puissance économique.
L’identité européenne s’affirme… mais l’unité reste fragile.

Après la disparition de Pompidou et le départ de Brandt, un nouveau couple franco-allemand prend le relais :
Giscard et Schmidt. Une nouvelle relance européenne commence.
À suivre dans notre prochaine chronique.

Un entretien réalisé par Olivier Singer.