Chaque mois sur Euradio, Alix Frangeul-Alves, du German Marshall Fund of the United States, décrypte la politique étrangère américaine et ses répercussions sur l’Europe.
Nous sommes dans la septième semaine du conflit au Moyen-Orient, depuis l’opération militaire israélo-américaine lancée le 28 février dernier. Ce qui frappe toujours, c’est le manque de clarté sur les véritables objectifs de l’administration américaine. S’agit-il d’un flou stratégique ou d’une confusion politique ?
À l’intérieur même de l’administration Trump, on observe un fossé entre la réalité militaire et la justification politique du conflit. Plusieurs figures clés – Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, Marco Rubio, secrétaire d’État, Tulsi Gabbard, directrice du renseignement, et bien sûr Donald Trump, pour n’en citer que quelques-uns – avancent chacune des raisons différentes pour la guerre : action préventive, neutralisation du programme nucléaire iranien, changement de régime, guerre de nécessité ou guerre de choix…
Cela révèle une distinction croissante entre le trumpisme et la pensée MAGA. Le trumpisme signifie que Donald Trump peut redéfinir sa politique « America First » comme bon lui semble, puisque la croyance est centrée sur la personne de Trump plutôt que sur une idéologie. La pensée MAGA, elle, est incarnée par le vice-président JD Vance qui souhaite mettre fin à ces guerres sans fin et l’engagement américain à l’étranger. Même s’il reste bien sûr publiquement aligné sur son président.
Reste à voir si cette distinction peut se transformer en opposition au fur et à mesure où les coûts économiques de la guerre augmentent, que les élections de mi-mandat en novembre et surtout que l'élection présidentielle de 2028 approchent.
Justement, ces conséquences économiques, notamment l’envolée du prix de l’essence aux États-Unis, jouent-ils un rôle contre Trump ? Que pense l’opinion publique américaine de la guerre au Moyen-Orient ?
Les réactions sont contrastées. Du côté de la base électorale républicaine, ce conflit renforce la cohésion de la base électorale MAGA. La croyance en Trump est intacte : près de trois quarts des électeurs MAGA le voient comme le seul leader possible. Plus de 80 % d’entre eux soutiennent la guerre contre l’Iran. Cela dit, plus de 60 % des Américains, au total, désapprouvent la façon dont le président conduit la guerre.
Sur le plan stratégique, Téhéran semble avoir réussi à rééquilibrer le rapport de force face aux États-Unis, malgré l’affaiblissement subi lors des frappes israéliennes de juin 2025. Comment est-ce possible ?
L’Iran dispose d’importants leviers : bien évidemment, le détroit d’Ormuz, crucial pour le transit de ressources stratégiques pour les chaînes de valeurs mondiales, mais aussi la capacité de frapper les infrastructures critiques de ses voisins, notamment les usines de dessalement dont dépendent plus de 50 % les pays de la région pour leur eau potable, certains même à hauteur de 90%.
Ces conséquences géopolitiques n’ont visiblement pas été prises en considération par Donald Trump avant de s’engager dans cette guerre.
Cela explique en partie la réticence européenne à participer à l’opération militaire américaine, en plus du flou persistant sur les objectifs.
Trump avait déclaré que la réplique de l’opération américaine au Venezuela en Iran serait le “scénario parfait”. Cela n’a pourtant pas l’air d’être le cas ?
On est loin de ce scénario aujourd’hui. Les menaces récentes du président américain de détruire les infrastructures énergétiques iraniennes montrent que Trump va à l’encontre ce qu’il disait il y a encore un mois. Jusqu’à la mi-mars, il s’opposait encore à Netanyahu sur cette stratégie, espérant pouvoir exploiter un jour ces ressources pétrolières iraniennes.
Ce revers prouve que la guerre ne va pas dans le sens que Trump aurait souhaité -, et que l’Iran manie très bien l’art des leviers géopolitiques.
Sur le plan transatlantique, la guerre teste la résistance de la relation entre Washington et ses alliés. Trump a déclaré que « sans les États-Unis, l’OTAN est un tigre de papier ». Quel impact ce genre de déclaration a sur l’OTAN et les Européens ?
Donald Trump a fait pression sur ses alliés et notamment l’OTAN pour s’aligner militairement sur les Etats-Unis – ce qu’ils ont refusé. Cela est intervenu alors que Trump a réalisé qu’il aurait besoin de l’aide de ses alliés.
Les menaces de Trump vis-à-vis de l’OTAN porte un coup sérieux à la crédibilité de l’Alliance. Et ce n’est pas nouveau. Ce genre de déclaration est la preuve qu’il n’y a pas besoin d’aller jusqu’à un retrait officiel (très peu probable) pour éroder la puissance dissuasive de l’OTAN.
Pendant ce temps, la Russie et la Chine tirent avantage du conflit : la hausse des prix du pétrole renfloue les caisses russes en pleine guerre en Ukraine, tandis que Pékin se présente de plus en plus comme une puissance de stabilité, à l’opposé du comportement plutôt imprévisible provenant de Washington.
Et côté européen, quelles évolutions voyez vous ?
La guerre en Iran agit comme un révélateur, avec des Européens prêts à prendre des risques politiques vis-à-vis des Etats-Unis malgré un contexte déjà chargé en Europe de l’Est. Les menaces répétées sur l’OTAN, les tarifs douaniers, les négociations commerciales, les rencontres de Donald Trump avec Vladimir Poutine, la stratégie de sécurité nationale, les épisodes sur le Groenland : tout cela commence à peser dans les calculs des capitales européennes. De moins en moins de leaders européens pensent que satisfaire les exigences de Trump est la seule option.
L’Espagne en est l’exemple même, en ayant adopté une position ferme et pacifiste sur la guerre.
Tout à fait. A noter qu'aucune autre puissance européenne ne s’est opposée comme tel aux Etats-Unis cela dit. Pour les autres Européens, il s’agit surtout de ne pas contribuer à l’opération militaire américaine tout en évitant de froisser un peu trop Donald Trump. Mais Madrid a envoyé un signal fort aux restes des Européens : on peut dire non sans représailles. En tout cas pour le moment.
Pour finir Alix, quel impact la guerre au Moyen-Orient et la pression américaine ont sur la relation transatlantique ?
Les derniers sondages montrent que 20% des Européens – en France, au RoyaumeUni, en Allemagne, en Pologne, en Italie et en Espagne – considèrent désormais les ÉtatsUnis comme une menace majeure, avant même la Corée du Nord ou la Chine. C’est un chiffre qui illustre que l’approche de Trump aux affaires internationales et à ses alliés – entre transaction, “paix par la force” et usage combiné de leviers économiques, militaires et diplomatiques – sont sérieusement remis en question en Europe. Il faut repenser et réadapter cet ordre transatlantique.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.