Une fois par mois, Athénaïs Jalabert Doury, directrice du département lutte informationnelle et influence de l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée revient sur des cas concret de désinformation en Europe et sur les enjeux de la lutte informationnelle sur le continent.
Bonjour Athénaïs Jalabert-Doury, vous êtes directrice du département Lutte informationnelle à l’Institut d’études de Géopolitique appliquée et aujourd’hui dans EuroDésinfo on va parler du lien entre désinformation et intelligence artificielle.
Vous nous emmenez en Slovaquie…
Nous sommes deux jours avant les élections législatives du 30 septembre 2023. Un enregistrement audio circule sur les réseaux sociaux. On y entend, semble-t-il, Michal Šimečka, chef du parti libéral pro-européen Progressive Slovakia, discuter avec la journaliste Monika Tódová d'une manière pour truquer le scrutin. L'enregistrement n'était qu'un montage, mais des dizaines de milliers de personnes l'ont entendu et y ont cru.
C'est une voix clonée par intelligence artificielle. Šimečka perd l'élection, alors qu'il était donné favori. Interrogé plus tard, il reconnaîtra lui-même : « Ça sonne comme moi », avant d'ajouter que l'enregistrement a probablement pesé sur le résultat.
Les chercheurs, eux, appellent à la prudence. D'autres facteurs expliquent sa défaite, notamment la méfiance d'une partie des électeurs envers les instituts de sondage. Mais une chose est sûre : c'est l'un des premiers cas documentés où l'IA générative s'invite directement dans une élection européenne.
Mais évidemment ce n'est pas un cas isolé.
Entre septembre 2023 et février 2024, la société Check Point a étudié 36 élections en Europe. Dans au moins dix cas, des vidéos truquées ou des enregistrements vocaux clonés par IA ont servi dans des campagnes de désinformation, souvent orchestrées par des groupes organisés plutôt que par des individus isolés.
Le 24 octobre 2025, à la veille de la présidentielle irlandaise, une vidéo deepfake montre la candidate Catherine Connolly annoncer son retrait de la course. Elle circule massivement sur Facebook avant d'être démentie. Connolly porte plainte. L'autorité irlandaise des médias contacte la plateforme. La Commission européenne confirme être au courant et en contact avec Dublin, une enquête est déjà ouverte contre Meta depuis avril 2024, sans qu'aucune n'ait, à ce jour, été close.
La France aussi est touchée.
Les élections municipales de mars 2026 ont offert, elles aussi, leur lot de contenus fabriqués, à deux échelles différentes.
D'abord, l'échelle industrielle. Publiée le 18 septembre 2025, une enquête du groupe américain Insikt identifie au moins 141 faux sites d'information locale créés en France entre janvier et juin 2025. Plus d'un tiers d'entre eux imitent le nom et l'apparence de médias régionaux. Des noms comme « Actu Bretagne », « Ardennes Info Live » ou « Direct Normandie ». L'objectif affiché : intensifier la fragmentation politique dans les pays occidentaux qui soutiennent l'Ukraine avec du contenu généré par IA, à très bas coût, ciblant des segments électoraux précis.
Ensuite, l'échelle individuelle. À Beauvais, la députée Rassemblement national Claire Marais-Beuil, qui venait d'annoncer sa candidature à la mairie, découvre en décembre qu'une vidéo générée par IA circule sur elle. Son équipe de campagne, qui analyse ces contenus, constate que ce sont surtout les candidates qui sont visées par ce type d'attaque.
Le sénateur Hugues Saury, dans un rapport publié fin octobre 2025, chiffre à 140 % l'augmentation de l'usage des deepfakes en France en 2024. Les sanctions actuellement prévues sont un an de prison, 15 000 euros d'amende, et lui paraissent dérisoires face à des contenus capables de toucher des centaines de milliers de personnes en quelques heures.
Ce qui frappe, dans tous ces cas Athénaïs, ce n'est pas seulement la technologie.
C'est la vitesse à laquelle elle rend crédible ce qui, il y a cinq ans, aurait semblé simpliste.
Une étude sur les deepfakes en circulation estime qu'environ 500 000 en ont été partagés sur les réseaux sociaux dès 2023, et que leur usage dans des fraudes a quadruplé entre 2023 et 2024.
Et face à cela, l'Europe légifère.
L'IA Act, entré en vigueur le 1er août 2024, est la première réglementation mondiale sur l'intelligence artificielle. Depuis février 2025, certains usages sont interdits : les systèmes de manipulation trompeuse, l'exploitation des personnes vulnérables, la notation sociale. Depuis le 2 août 2026, tout contenu généré par IA doit en théorie être signalé quand il est diffusé par une entreprise ou un professionnel.
Le cadre existe. Mais les amendes les plus lourdes ne rentrent pleinement en application qu'en août 2026, donc après les municipales françaises. Un rapport du Sénat, publié en juillet 2026, alerte déjà sur les retards et les zones grises persistantes, à quelques mois de la présidentielle de 2027.
Alors, est-ce un changement d'échelle ou une simple continuité ?
Les deux, sans doute. L'IA ne rend pas la désinformation plus vraie. Elle la rend moins coûteuse à produire, plus rapide à diffuser, plus difficile à distinguer du réel. La vidéo de Šimečka aurait, il y a 10 ans, exigé un studio, un imitateur et des semaines de travail. Aujourd'hui, quelques minutes et un logiciel suffisent, et un candidat à une mairie de 55 000 habitants peut en être la cible au même titre qu'un chef d'État.
Ce n'est donc pas la nature de la désinformation qui change. C'est sa vitesse de production, sa quantité et finalement la perception la frontière entre le vrai et le fabriqué.
Alors comment répondre ?
La première réponse est technique : apprendre à repérer les faux raccords ou bien les incohérences de synchronisation corporelle.
La deuxième réponse est institutionnelle : les obligations de traçabilité de l'IA Act, les cellules de vérification comme l'EDMO au niveau européen ou Viginum en France.
La troisième réponse est politique : accepter le doute méthodique comme réflexe collectif sans basculer systématiquement dans un soupçon.
La prochaine fois qu'un enregistrement, une vidéo, un discours vous choquera venant d'un responsable politique, posez-vous une question simple : cette personne a-t-elle vraiment dit cela ? Ou est-ce que j'y crois simplement parce que ça lui ressemble ?
Entretien réalisé par Florent Vautier