Une fois par mois, Athénaïs Jalabert Doury, directrice du département lutte informationnelle et influence de l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée revient sur des cas concret de désinformation en Europe et sur les enjeux de la lutte informationnelle sur le continent.
Aujourd’hui dans EuroDésinfo, vous nous parlez des manipulations informationnelles liées à la guerre en Ukraine.
Depuis le 24 février 2022 et l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, le conflit ne se joue pas uniquement sur les lignes de front de Bakhmout ou de Kherson. Il se joue aussi dans les fils d'actualité de Varsovie, de Rome, de Paris ou de Berlin.
La manipulation informationnelle liée à ce conflit ne vise pas à convaincre les Européens que la Russie a raison. L'objectif est plus subtil et donc plus efficace : il s'agit de les amener à douter. Douter de l'utilité de l'aide à l'Ukraine. Douter de la solidarité européenne. Douter du coût économique, humain, voire même politique de ce soutien.
C'est ce que les chercheurs appellent une stratégie de fatigue narrative.
Et elle est documentée.
En septembre 2023, le réseau EUvsDisinfo identifie une campagne coordonnée circulant simultanément sur des plateformes francophones, germanophones et italophones.
Le narratif central ? Que les armes livrées par les États membres de l'Union européenne à l'Ukraine se retrouveraient massivement revendues sur le marché noir, alimentant ainsi la criminalité organisée en Europe même.
Ce narratif est faux. Il est démenti par Europol, par les services de renseignement ukrainiens et par plusieurs enquêtes journalistiques indépendantes. Mais sa mécanique est dangereuse : il active simultanément la peur de l'insécurité, la méfiance envers les gouvernements et la culpabilité du contribuable.
Et le résultat ?
Même après démenti, le soupçon persiste. Et le soupçon, comme nous l'avons vu, est une arme politique.
L'opération Doppelgänger, que nous avions mentionnée brièvement, prend une dimension particulière dans le contexte ukrainien. Attribuée par les autorités françaises, allemandes et européennes à des entités liées à l'administration présidentielle russe, notamment la société Structura NSC, cette opération ne s'est pas contentée de reproduire des médias.
Elle a fabriqué de toutes pièces de faux articles attribués au Spiegel, à Libération ou au Guardian, affirmant que des dirigeants européens envisageaient secrètement de suspendre les livraisons d'armes ou encore que l'aide financière à Kiev détournait des fonds initialement destinés aux hôpitaux européens.
Ces articles étaient conçus pour être partagés. Pas nécessairement lus en entier. Le titre suffisait.
Et sur les réseaux, un titre, ça circule en quarante-huit heures. Le démenti, lui, arrive souvent trop tard.
Pourquoi ces narratifs trouvent-ils un terrain fertile ?
Parce qu'ils s'appuient sur des tensions réelles.
La crise énergétique de l'hiver 2022-2023 en Europe a été réelle. L'inflation aussi. La fatigue des opinions publiques face à un conflit long, géographiquement proche mais difficile à saisir, est documentée par Eurobaromètre depuis le printemps 2023.
La désinformation ne crée pas ces tensions. Elle les amplifie, les instrumentalise et les oriente vers une conclusion : l'Europe paie trop cher pour un conflit qui n'est pas le sien.
Les opérations informationnelles liées à l'Ukraine ciblent en priorité trois segments.
Les communautés d'Europe centrale et orientale, notamment en Hongrie, en Slovaquie ou en Serbie, où des médias proches du pouvoir relaient régulièrement des narratifs alignés sur Moscou, parfois sans même en avoir conscience, tant ces narratifs ont été normalisés.
Les diasporas ukrainiennes et russes en Europe occidentale sont soumises à des campagnes de déstabilisation émotionnelle conçues pour fracturer leur cohésion interne.
Et enfin, les opinions publiques des grands États contributeurs, dont la France, l’Allemagne, l’Italie, et où la question du coût de la solidarité est politiquement sensible.
Alors, qui orchestre tout cela ?
Les rapports du Parlement européen de 2023 et 2024, les travaux du Hybrid CoE basé à Helsinki, ainsi que les analyses de Viginum convergent vers les mêmes conclusions : des réseaux coordonnés, financés ou tolérés par l'État russe, qui opèrent à grande échelle sur le territoire européen.
Ce n'est pas de la propagande au sens traditionnel du terme. C'est de l'ingérence informationnelle industrialisée. Et avec l'IA générative, elle devient exponentiellement plus rapide, plus personnalisée, plus difficile à détecter.
Comment y répondre ?
La réponse est d’abord cognitive en comprenant que dans ce contexte, chaque contenu émotionnellement fort sur la guerre en Ukraine demande une source et une vérification.
La réponse est institutionnelle ensuite : Viginum en France, le Centre de compétences en cybersécurité de l'ENISA au niveau européen, et l'unité East StratCom du SEAE produisent des analyses accessibles au public. Elles existent mais elles sont peu utilisées.
Et enfin la réponse politique en reconnaissant que la guerre en Ukraine n'est pas seulement une guerre de territoire. C'est une guerre de récit. Et que la cohésion européenne dans ce conflit se joue autant dans les urnes, dans les parlements, que dans ce que nous choisissons de partager un mardi matin sur nos téléphones.
Si la désinformation parvient à convaincre les opinions publiques européennes que soutenir l'Ukraine est un poids, alors elle aura réussi sans tirer un seul coup de feu sur le sol européen.
La prochaine fois qu'un article vous met en colère contre "l'argent gaspillé pour Kiev", posez-vous une question simple : qui a intérêt à ce que vous pensiez ça ?
Entretien réalisé par Florent Vautier