Une fois par mois, Athénaïs Jalabert Doury, directrice du département lutte informationnelle et influence de l'Institut d'Etudes de Géopolitique Appliquée revient sur des cas concret de désinformation en Europe et sur les enjeux de la lutte informationnelle sur le continent.
Aujourd'hui Athénaïs Jalabert-Doury vous nous parlez du lien entre désinformation et crises migratoires. Vous avez pris l’exemple d’une vidéo.
On y voit des jeunes femmes danser avec des migrants. Des bénévoles souriants. Une ambiance presque festive. Le titre qui accompagne la vidéo, lui, est tout autre : "Voilà comment vos impôts accueillent les envahisseurs."
Le problème : la scène n'a pas été tournée à Lampedusa. On peut lire sur les chasubles des bénévoles les mots "Calais 4 Care", une association caritative du nord de la France et du Royaume-Uni. La vidéo avait déjà été publiée le 25 août 2023 par le compte d'extrême droite "Britain First", soit plusieurs semaines avant les événements italiens.
Alors, en quoi la désinformation alimente-t-elle les tensions politiques et sociétales sur la question migratoire ?
La question migratoire est, en Europe, l'une des thématiques les plus chargées émotionnellement et politiquement. Elle cristallise des peurs profondes, des identités menacées, des solidarités fracturées. C'est précisément pour cela qu'elle constitue un terrain de choix pour la désinformation.
Pas parce qu'elle est fausse dans sa totalité. Mais parce que la désinformation n'a pas besoin d'inventer. Elle a juste besoin de déformer.
Du 11 au 13 septembre, les 6 000 habitants de la petite île italienne Lampedusa ont vu leur population plus que doubler avec l'arrivée de près de 8 500 migrants en provenance d'Afrique subsaharienne. Le maire a déclaré l'état d'urgence. Le centre d'accueil de la Croix-Rouge, conçu pour quelques centaines de personnes, devait en accueillir près de vingt fois plus.
L'événement est réel. L'émotion qu'il suscite est réelle. Mais ce qui se produit dans les heures qui suivent sur les réseaux sociaux relève, lui, d'une mécanique parfaitement rodée.
Une vidéo est partagée des centaines de milliers de fois sur X. Elle prétend montrer un affrontement violent entre des forces de l'ordre et des migrants fraîchement débarqués à Lampedusa. "La police est impuissante à contrôler la situation. C'est une invasion", écrit un utilisateur. Sauf que la scène n'a pas été tournée à Lampedusa. Elle l'a été à Mondolfo, dans la région des Marches, en Italie centrale, et impliquait une bagarre entre un homme albanais et un homme sénégalais.
Pourquoi cette mécanique fonctionne-t-elle aussi bien ?
Parce que la temporalité joue en faveur de la désinformation. Dans un moment de tension médiatique, les faits sont souvent déformés, soit à des fins politiques, soit suite à une réaction en chaîne causée par la diffusion de fausses informations. Les différences entre deux vidéos peuvent être subtiles, d'où l'importance de les replacer dans leur contexte.
Le démenti, encore une fois, est arrivé trop tard.
Ce type de désinformation est destiné tout à la fois à rejeter l'accueil des migrants en Europe et à décrédibiliser l'action des ONG qui leur viennent en aide. C'est une stratégie à double tranchant : disqualifier les arrivants et disqualifier ceux qui les aident. Ainsi, le débat est fermé avant même d'avoir commencé.
Et cette stratégie ne reste pas cantonnée à des comptes anonymes. Des propositions politiques s'appuient sur ces narratifs. Pourtant, environ 300 000 personnes sont arrivées en situation irrégulière sur le territoire européen en 2023, sur environ 450 millions de citoyens, soit 0,07 % de la population.
Le chiffre est vérifiable. Il est documenté par Frontex. Mais il ne circule pas à la vitesse d'une vidéo de quarante-cinq secondes.
Et derrière ces dynamiques, il y a parfois des acteurs coordonnés.
La désinformation sur les migrations n'est pas toujours spontanée. Elle peut être instrumentalisée.
L'opération Doppelgänger a également ciblé les thématiques migratoires dans ses campagnes. Des sites imitant des médias comme Le Monde ou Libération ont publié de faux articles associant la politique migratoire européenne à une perte de souveraineté, à une menace sécuritaire, à un échec institutionnel délibéré.
Avec l'interdiction de diffusion des médias d'État russes Sputnik et Russia Today par l'Union européenne, la Russie a fait appel à des acteurs privés pour relayer ses campagnes d'influence de plus en plus sophistiquées.
La migration devient ainsi un vecteur d'ingérence, pas parce que le sujet est fabriqué, mais parce qu'il est déjà inflammable.
Quel est l'impact réel sur les sociétés européennes ?
Il est documenté. La désinformation sur les migrations contribue à la polarisation des débats publics, alimente la défiance envers les institutions entre gouvernements, ONG, médias, et fragilise donc la capacité collective à construire des politiques migratoires fondées sur des faits.
Elle crée ce que les chercheurs appellent un effet de saturation émotionnelle car à force de voir circuler des images chocs, vraies ou fausses, l'opinion publique finit par percevoir la migration comme une menace permanente, diffuse et incontrôlable. Et cette perception, indépendamment de la réalité statistique, a des effets électoraux mesurables.
La Social Design Agency s'attribue d'ailleurs les résultats de certaines élections, comme les scores de l'AfD en Allemagne ou du Rassemblement national en France lors des élections européennes de 2024. Qu'on y croie ou non, l'intention est révélatrice.
Alors comment répondre ?
La première réponse est pédagogique : apprendre à faire une recherche d'image et de source inversées. Ces réflexes simples constituent le premier rempart.
La deuxième réponse est institutionnelle : des outils existent : le réseau EUvsDisinfo, Viginum en France, les cellules de fact-checking des grands médias. Ils sont efficaces. Mais ils interviennent souvent en renfort.
La troisième réponse est politique : accepter que la question migratoire mérite un débat ancré dans les faits et non dans les émotions fabriquées. Parce que tant que ce débat sera dominé par la peur plutôt que par les chiffres, la désinformation continuera d'y prospérer.
La prochaine fois qu'une vidéo vous met en colère sur ce sujet, posez-vous une question simple : est-ce que je sais où elle a été tournée ? Et quand ?
Et si la crise migratoire commençait, avant tout, dans ce que nous choisissons de croire ?
Entretien réalisé par Florent Vautier