Chaque semaine sur euradio, retrouvez Marc Tempelman, le cofondateur de l’application d’épargne gratuite Cashbee, qui traite les sujets et les actualités de la finance.
Nous accueillons Marc Tempelman, le cofondateur de la plateforme d’investissement Cashbee. Nous discutons toutes les semaines de finance. Bonjour Marc.
Depuis quelques semaines, on a l’impression que l’IA ne fait plus seulement monter les valeurs techno, mais qu’elle commence aussi à faire baisser des secteurs entiers. Que se passe‑t‑il exactement sur les marchés ?
On assiste à une nouvelle phase du « trade IA ». Pendant deux ans, l’IA a surtout porté une poignée de gagnants – les grands fournisseurs de puces électroniques, de cloud et de modèles – avec des progressions boursières à deux chiffres et des multiples qui se sont envolés. Aujourd’hui, le regard des investisseurs se tourne vers les perdants potentiels : toutes les activités qui pourraient voir leurs marges comprimées parce que leurs clients, ou de nouveaux entrants, utilisent l’IA pour faire la même chose, plus vite et moins cher.
Prenons un exemple : le secteur du transport routier et de la logistique a connu un mini‑krach récemment. Que s’est‑il passé ?
Dans le fret routier américain, l’annonce d’un nouvel outil d’optimisation des flux, développé par un petit acteur d’IA logistique, a déclenché une véritable panique sectorielle. L’indice Russell 3000 Trucking a perdu environ 6 à 7% sur une seule séance, tandis que des poids lourds comme CH Robinson et Landstar ont lâché de l’ordre de 15%.
Tout ça parce qu’une start‑up annonce un outil logiciel ?
C’est moins l’outil en lui‑même que le message derrière. Cette société a expliqué que sa plateforme permettait de tripler les volumes transportés sans embaucher, ce qui revient à dire « même business, beaucoup moins de camions et de chauffeurs ». Pour des transporteurs déjà sous pression sur les prix, l’idée que leurs clients puissent, avec un abonnement IA à quelques centaines de dollars, optimiser les trajets au point de grignoter leurs marges a suffi à déclencher une énorme correction sur le secteur.
Cette peur de l’IA, on la retrouve aussi dans la finance, notamment dans les banques. Pourtant, on lit aussi que l’IA pourrait booster leurs profits. Comment concilier ces deux récits ?
Les banques vivent une forme de schizophrénie vis‑à‑vis de l’IA. D’un côté, les grandes banques expliquent que l’IA va leur permettre de réduire leurs coûts de façon significative. Certaines études estiment même que l’IA pourrait générer jusqu’à 340 milliards de dollars de gains annuels pour le secteur bancaire, essentiellement via des économies.
Et de l’autre côté ?
Certains spécialistes estiment que si les banques ne s’adaptent pas à des agents d’IA capables d’optimiser automatiquement les finances des particuliers, leurs profits pourraient subir une ponction pouvant atteindre 170 milliards de dollars. Concrètement, si des robots intelligents orientent systématiquement les dépôts vers les produits les mieux rémunérés, la fameuse marge qu’une banque gagne sur les comptes à vue non rémunérés est mécaniquement attaquée.
Donc si je comprends bien, l’IA est à la fois un moteur d’euphorie et un nouveau facteur de risque sectoriel. Comment les investisseurs peuvent‑ils naviguer ce paradoxe ?
D’abord, il faut comprendre que nous ne sommes plus dans une simple « bulle tech ». L’IA impacte tous les secteurs, avec des gagnants et des perdants : d’un côté, quelques acteurs d’infrastructure captent une part disproportionnée de la hausse. De l’autre, l’IA déclenche des corrections parfois brutales dans des secteurs comme la logistique, le conseil, les logiciels ou certains services financiers. On a vu des journées où quelques lignes de communiqué sur un nouveau modèle ou un nouvel agent suffisent à faire perdre 5 à 10% à tout un sous‑secteur, soit des milliards de capitalisation effacés en quelques heures.
Et la deuxième chose ?
La deuxième, c’est de ne pas confondre peur et réalité économique. L’histoire montre que les chocs technologiques finissent souvent par renforcer la productivité globale, mais que la transition est très douloureuse pour certaines entreprises. Concrètement, un investisseur avisé va chercher à distinguer les groupes qui utilisent l’IA pour baisser durablement leurs coûts ou améliorer leur offre – ce qui peut justifier des revalorisations – de ceux qui n’ont pas de vrai plan et subissent la pression de nouveaux entrants dopés à l’IA.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.