Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.
Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique. Bonjour !
Aujourd’hui, vous allez nous parler de la récente stratégie anti-pauvreté de l’union européenne, présentée par la Commission le 6 mai 2026 (1).
Oui, parce que cette stratégie relie plusieurs idées : la pauvreté, l’exclusion sociale, la participation, la cohésion sociale et la résilience. On lit par exemple que la « raison d’être politique » de cette stratégie est de « renforcer la cohésion sociale [et de] rendre nos sociétés plus résilientes », mais aussi de « garantir la pleine participation [des personnes handicapées] à la société » (2).
Chacun de ces concepts fait l’objet de débats. Mais leur proximité et le fait qu’ils soient placés dans la catégorie du politique méritent une discussion.
On comprend le propos de la Commission.
Bien sûr. On peut toutefois rechercher une perspective qui puisse relier ces concepts de façon féconde.
L’une des perspectives possibles repose sur la pensée d’Hannah Arendt, en particulier sur ses concepts de privation, de monde commun et de permanence. Il ne s’agit pas d’établir des équivalences strictes – entre l’exclusion sociale et l’absence de participation à l’espace public, entre la cohésion sociale et le monde commun, entre la résilience et la permanence du monde commun – car ces notions appartiennent à des registres différents : institutionnel et politique dans le document de la Commission, philosophique chez Arendt.
Que peut apporter ici Hannah Arendt ?
Elle peut éclairer la signification d’un « vivre ensemble dans le monde » et les conditions d’une « vie conçue comme ‘être parmi les hommes’ » (3).
Nous pouvons partir de cette phrase issue de la Condition de l’homme moderne :
« Vivre une vie entièrement privée, c’est avant tout être privé de choses essentielles à une vie véritablement humaine : être privé de la réalité qui provient de ce que l’on est vu et entendu par autrui, être privé d’une relation ‘objective’ avec les autres, qui provient de ce que l’on est relié aux autres et séparé d’eux par l’intermédiaire d’un monde d’objets communs, être privé de la possibilité d’accomplir quelque chose de plus permanent que la vie ». (4)
Une analyse de texte est nécessaire…
La vie privée en question désigne, chez les anciens Grecs, la sphère domestique : famille, besoins matériels, travail nécessaire à la subsistance, voire à la survie. Pour les Grecs, une existence enfermée dans la sphère privée demeurait incomplète car soumise à la nécessité et frustrée de toute apparition dans l’espace public.
La seconde phrase ("être privé de la réalité qui provient de ce que l’on est vu et entendu par autrui") désigne un effet important de la privation liée à l’enfermement dans la sphère des nécessités matérielles. Car s’il est impossible aux individus d’apparaître dans l’espace public, d’être « vus et entendus », alors ils risquent de ne pas pouvoir accéder à une réalité commune. En effet, pour Arendt, c’est l’apparence, le fait d’agir et de parler avec les autres sous leur regard, qui « constitue la réalité » :
« C’est la présence des autres voyant ce que nous voyons, entendant ce que nous entendons, qui nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes ».
Ici « les autres » désignent la « pluralité », c’est-à-dire la diversité et la multiplicité des êtres humains. Or, chez Arendt, la vie politique suppose précisément la pluralité.
Agir et parler avec les autres, est-ce la définition que donne Arendt de l’espace public ?
C’est ce qu’elle nomme « l’espace de l’apparence ». Celui-ci « commence à exister dès que des hommes s’assemblent dans le mode de la parole et de l’action », et, de ce fait, se révèlent les uns aux autres, mais il disparaît quand cessent la parole et l’action.
L’espace de l’apparence repose sur l’existence d’un monde commun. Arendt utilise l’image d’une table autour de laquelle des individus ont choisi de s’asseoir. La table les réunit tout en les séparant. Elle « les empêche, pour ainsi dire, de tomber les uns sur les autres », de se dissoudre dans une masse humaine indistincte – la « société de masse » (5). Elle les empêche aussi de vivre isolés les uns des autres. Et elle leur permet d’agir « de concert ».
La métaphore de la table concerne-t-elle le monde commun ?
Oui. La table se trouve entre les participants ; elle est une médiation, une structure commune qui, paradoxalement, les rassemble et les sépare à la fois, comme dans un repas ou une négociation. Elle les rassemble autour d’intérêts et de repères communs, mais préserve aussi leurs différences. (6)
Cependant, cette métaphore ne suffit pas à rendre compte d’un autre trait essentiel du monde commun : sa permanence. Car, pour Arendt,
« Le monde commun est ce qui nous accueille à notre naissance, ce que nous laissons derrière nous en mourant. […] Il est ce que nous avons en commun non seulement avec nos contemporains, mais aussi avec ceux qui sont passés et avec ceux qui viendront après nous ».
Arendt insiste sur l’idée qu’autrefois, dans l’Antiquité grecque, les hommes participaient à l’espace public (l’espace de l’apparence et le monde commun) parce qu’ils souhaitaient que quelque chose d’eux-mêmes ou de ce qu’ils partageaient avec les autres demeure dans la mémoire collective.
Quel éclairage les idées d’Arendt apportent-elles à la stratégie de la Commission ?
On peut comprendre autrement ses références à la « cohésion sociale » et à la « résilience ». En les interprétant à l’aide des distinctions proposées par Arendt, on saisit que la stratégie de la Commission ne vise pas seulement à améliorer la société européenne par des mesures "technico-administratives" : elle vise aussi à préserver l’existence d’un monde commun où chacun devrait pouvoir « apparaître », parler et agir.
Mais cela suppose que les conditions socio-économiques ne condamnent pas certains individus à l’invisibilité publique, à l’impossibilité d’apparaître parmi les autres. Il s’agit d’éviter « cette situation terrible », selon le mot d’Arendt, où les pauvres « demeurent exclus de la lumière de l’espace public, [où] on ne [les] voit simplement pas » (8).
La lutte contre la pauvreté et contre l’exclusion ne peut se contenter de répondre à des besoins matériels – d’ailleurs la stratégie de la Commission ne s’y réduit pas – : elle doit aussi empêcher que les pauvres et les exclus deviennent invisibles et disparaissent du monde commun.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Références et conseils de lecture
(1) « La Commission propose de nouvelles mesures pour lutter contre la pauvreté et améliorer la vie des personnes handicapées », 6 mai 2026.
(2) Ibid., et « Pourquoi nous avons besoin d’une stratégie anti-pauvreté de l’UE », 6 mai 2026.
(3) H. Arendt, The human condition, 1958, The University of Chicago Press, 2ème éd., tr. G. Fradier, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1983. Sauf mention contraire, les citations qui suivent sont issues de cet ouvrage.
(4) Pour Arendt, « la condition humaine de la pluralité » désigne le « fait que ce sont des hommes et non pas l’homme, qui vivent sur la terre et habitent le monde. Si tous les aspects de la condition humaine ont de quelque façon rapport à la politique, cette pluralité est spécifiquement la condition […] de toute vie politique. »
(5) Arendt critique la société de masse :
« Ce qui rend la société de masse si difficile à supporter, ce n’est pas, principalement du moins, le nombre des gens ; c’est que le monde qui est entre eux n’a plus le pouvoir de les rassembler, de les relier, ni de les séparer. »
(6) Dans son introduction à The human condition, Margaret Canovan fait référence à la métaphore de la table :
« Au cœur de son analyse de la condition humaine se trouve l’importance vitale, pour l’existence civilisée, d’un monde humain durable, bâti sur la terre afin de nous protéger des aléas de la nature et d’offrir un cadre stable à notre existence terrestre. À l’image d’une table autour de laquelle se rassemblent les gens, ce monde « relie et sépare en même temps les hommes simultanément ». Seule l’expérience du partage d’un monde humain, un monde commun avec d’autres individus qui le perçoivent sous des angles différents, peut nous permettre d’appréhender la réalité dans sa globalité et de développer un sens commun partagé. Sans elle, chacun de nous est ramené à sa propre expérience subjective, où seuls ses sentiments, ses envies et ses désirs semblent posséder une réalité. »
(7) H. Arendt, On revolution, The Viking Press, 1963, tr. M. Berrane, avec J.-F. Hel-Guedj, De la révolution, Gallimard, 1985.
Voici le passage presque complet : « Les pauvres, une fois leur survie assurée, mènent une existence qui n’a aucun poids et demeurent exclus de la lumière de l’espace public où l’excellence peut briller ; où qu’ils aillent, ils restent dans les ténèbres ». […] « On ne (le pauvre) désapprouve pas, on ne le critique pas, on ne lui fait pas de reproche ; on ne le voit simplement pas. […] Passer totalement inaperçu et le savoir est intolérable ». (Arendt reprend la dernière citation de John Adams, l’un des pères fondateurs des Etats-Unis.)
On consultera la préface de Paul Ricoeur à la Condition de l’homme moderne (op. cit.), l’ouvrage d’Etienne Tassin, Le trésor perdu. Hannah Arendt, l’intelligence de l’action politique, Editions Payot et Rivages, 1999, et l’article d’Hanna Fenichel Pitkin, « Justice: On relating private and public », Political Theory, 9(3), 1981, p. 327-352.