La chronique philo d'Alain Anquetil

La loi du plus fort : le retour de Thrasymaque dans les relations internationales ?

© Ann H via Pexels La loi du plus fort : le retour de Thrasymaque dans les relations internationales ?
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Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.

Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique. Bonjour !

Aujourd’hui, vous allez nous parler de la loi du plus fort dans les relations internationales à travers un personnage mis en scène par Platon.

Oui, Thrasymaque, un sophiste et un maître de rhétorique qui intervient dans La République de Platon (1). Il affirmait que « la justice n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort » (2).

Le « droit du plus fort » ?

Le « droit du plus fort » est une expression polémique qui désigne la prétention des puissants à transformer leur force en droit, à l’institutionnaliser (3).

Thrasymaque défend une telle idée quand il déclare que « tout gouvernement institue les lois selon son intérêt propre », lois auxquelles les gouvernés doivent obéir (4). Un schéma analogue se retrouve chez Rousseau :

« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort » (5).

Mais, selon le mot d’André Comte-Sponville, « le droit du plus fort n’est pas un droit » (6). Ursula von der Leyen l’exprimait à propos de la guerre en Ukraine : « Il s’agit d’un affrontement entre l’État de droit et la loi du plus fort ; […] entre un ordre fondé sur des règles et un monde régi par l’agression brute » (7).

Selon certains, les Etats-Unis pourraient entrer dans cette catégorie, celle du « plus fort ». Par exemple, l’essayiste et ancien conseiller républicain Peter Wehner notait que, « dans l’Amérique de Donald Trump, c’est la loi de la jungle qui prévaut » (8). Il ajoutait une formule issue de l’historien Thucydide, au Ve siècle avant J.-C. :

« Quand il n’y a pas la même puissance, les plus forts font ce qu’ils peuvent – c’est-à-dire : tout ce qu’ils peuvent – et les plus faibles cèdent ». (9)

On trouve chez Thucydide des arguments à l’appui de la loi du plus fort (10), mais c’est à Thrasymaque que l’on a comparé Donald Trump.

Récemment ?

Pas seulement. Avant l’élection présidentielle de 2016, le professeur de sciences politiques David Lay Williams affirmait que les Américains étaient confrontés à ce choix : « désigner un Thrasymaque de notre temps ou le rejeter » ; Roger-Pol Droit écrivait en 2018 que Thrasymaque « explique, comme Trump finalement, que la justice, la vraie, consiste dans la domination du plus fort, dans les intérêts de ceux qui imposent aux autres leur puissance » ; et l’essayiste Andrew Green parlait en 2025 d’un « nouveau Thrasymaque » (11).

Il s’agissait de Trump…

Oui, et les justifications ne reposent pas uniquement sur le fait de proclamer sa puissance. Par exemple, Trump n’a pas contesté le fait qu’il avait omis de payer des impôts fédéraux, observant au contraire : « C’est ce qui fait de moi un homme intelligent » (12). Or, Thrasymaque expose une situation équivalente. Après avoir affirmé que « l’homme injuste cherche son bien propre [son propre intérêt], au contraire de l’homme juste, qui agit de manière à ce que ses actions avantagent les autres », Thrasymaque ajoute que « l’homme juste paie ses impôts, l’homme injuste évite de le faire » (13).

C’est un éloge de l’injustice ?

Thrasymaque affirme que « l’injustice est plus profitable que la justice ». Le philosophe Arnaud Macé l’exprime sans détour :

« L’homme qui ne suit pas docilement les lois, l’homme injuste, est plus avisé, il s’occupe mieux de ses intérêts que ceux qui, comme Socrate, se drapent dans leur justice, et se laissent en réalité tondre sans broncher » (14).

On croit retrouver les propos de Trump (un « homme intelligent »), qui pratiquerait une « injustice intelligente » (15).

Le problème de telles comparaisons, c’est qu’elles risquent de reposer sur des conceptions partielles de la thèse de Thrasymaque, surtout si elles ne retiennent que ce slogan « percutant » : « La justice n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort » (16).

Quelle est sa thèse ?

Thrasymaque affirme d’abord que « la justice n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort » ; puis que « la justice est l’intérêt du gouvernement en place » ; enfin que « la justice consiste à obéir aux gouvernants ». « Le plus fort » désigne donc les gouvernants, qui promulguent des lois pour satisfaire leurs intérêts, des lois que les sujets doivent respecter (17).

À l’objection de Socrate selon laquelle l’art de gouverner suppose d’agir dans l’intérêt de ses sujets, Thrasymaque répond que « l’homme juste agit de manière à ce que ses actions avantagent les autres » (18).

N’est-ce pas contradictoire ?

En effet. Si la justice consiste à « agir dans l’intérêt d’un autre », le faible (le sujet) agit dans l’intérêt du plus fort, mais le plus fort (le gouvernant) doit aussi agir dans l’intérêt du faible, ce qui contredit l’affirmation que « la justice n’est rien d’autre que l’intérêt du plus fort ».

Mais une idée est commune aux deux situations : l’injustice est plus profitable que la justice (19).

Trump serait, comme Thrasymaque, un tenant de l’injustice ?

On perçoit les limites de ce genre de comparaison. Certains considèrent que Thrasymaque défend une position immorale : il reconnaît l’importance de la justice, mais estime que l’injustice est préférable (20). Mais on l’a aussi considéré, entre autres, comme un légaliste éclairé, un conventionnaliste désorienté, un cynique ou un nihiliste éthique (21). Alors quel type de Thrasymaque serait Trump ?

Supposons que Thrasymaque soit un immoraliste, et que, si l’on admet l’analogie, Trump le soit aussi. Dira-t-on de l’un ou de l’autre qu’il s’oppose à toutes les valeurs morales, qu’il recherche son intérêt en toutes circonstances, qu’il est par principe indifférent à la justice ?

La comparaison est sujette à caution. D’un côté, il est difficile (et prétentieux) de savoir comment fonctionne l’esprit de Trump. D’un autre côté, comme le remarque la philosophe Rosalind Hursthouse, « bien qu’aujourd’hui, le ‘personnage’ de Thrasymaque soit souvent utilisé pour représenter l’image d’un baron de la drogue mafieux et malfaisant qui nous met au défi de lui fournir une raison valable d’être vertueux, ce n’est pas tout à fait ainsi que ce personnage apparaît chez Platon » (22).

La comparaison a toutefois des bénéfices indirects : rappeler que le droit peut être utilisé par les plus forts ; que les intérêts personnels ont une force considérable ; et que les puissants peuvent être soumis au « désir insatiable de prendre avantage en exploitant les faiblesses des autres pour en tirer un gain » (23). Des réalités que l’on retrouve chez Thrasymaque.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.


Références et conseils de lecture

(1) Selon le mot de Jacques Brunschwig, un sophiste est un « maestro de la compétence », celle-ci désignant d’abord la « capacité d’accomplir des actes et des performances hors de la portée des autres hommes », puis des « compétences intellectuelles et morales » (« Sophistes », Encyclopædia Universalis France, 5ème édition, Volume 15, 1972.).

(2) Platon, La République, tr. G. Leroux, GF Flammarion, 2ème édition, 2004.

(3) La formule « Le droit du plus fort » est associée à Bismarck. Alain y consacra le propos suivant : « [Il] y a des cas où le droit est des deux côtés ; la force seule est alors législatrice, et détermine le droit. Notre Bismarck a eu tort de dire que la Force prime le Droit ; il aurait dû dire que, dans les débats obscurs et sans autre issue, la Force crée le Droit. Certes il est beau de vouloir agir sous les seules lois de l’égalité, qui exclut la force entre les parties. Mais nous sommes de chair et d’os, et soumis aux forces, c’est une condition qu’il faut d’abord accepter. » (Les propos d’Alain, tome 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1920.)

(4) Platon, La République, ibid.

(5) Rousseau, Du contrat social, 1762, édition de P. Burgelin, GF Flammarion, 1992.

(6) A. Comte-Sponville, Dictionnaire philosophique, PUF, Quadrige, 4ème édition, 2013.

(7) Discours de la Présidente von der Leyen à la plénière du Parlement européen sur l’agression de l’Ukraine par la Russie, 1er mars 2022. Emmanuel Macron a récemment tenu des propos équivalents sur l’évolution des relations internationales « vers un monde sans règles, où le droit international est piétiné, où la seule loi qui importe, semble-t-il, est la loi du plus fort, et des ambitions impériales refont surface » (Discours du Président de la République lors du Forum économique mondial de Davos, 20 janvier 2026).

(8) P. Wehner, « Trump’s Folly. The United States has turned dark, aggressive, and lawless », The Atlantic, 6 janvier 2026.

(9) Wehner écrit : « The strong do what they can; the weak do what they must », qui s’inspire directement de Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, vol. 2, tr. J. Voilquin, Garnier-Flammarion, 1966. La traduction vient toutefois de Cornelius Castoriadis, Thucydide, la force et le droit. Ce qui fait la Grèce, 3, Éditions du Seuil, 2011.

(10) Notamment une justification naturaliste – « une loi de nature fait que toujours, si l’on est le plus fort, on commande », déclarent les Athéniens, les forts, aux Méliens, les faibles –, à laquelle s’ajoute, entre autres arguments, l’idée que d’autres dotés de la même puissance agiraient comme les Athéniens (la citation est issue de C. Castoriadis, ibid., et la traduction est due à Jacqueline de Romilly).

(11) D. L. Williams, « Here’s what Plato had to say about someone like Donald Trump », The Washington Post, 6 octobre 2016 ; R.-P. Droit, Et si Platon revenait…, Editions Albin Michel, 2020 ; et A. Green, « A new Thrasymachus », gwallter.com, 14 mars 2025. Ce dernier note que « la doctrine ‘La force prime le droit’, à laquelle beaucoup de dirigeants adhèrent en silence, a rarement été affichée aussi ouvertement qu’aujourd’hui ».

(12) D. L. Williams, ibid.

(13) Les citations ne proviennent pas directement de La République, mais sont des reformulations fidèles de Julia Annas, An introduction to Plato’s Republic, Oxford University Press, 1981, tr. B. Han, Introduction à La République de Platon, PUF, 1994.

(14) A. Macé, « Un monde sans pitié », Philosophie antique, 8, 2008, p. 33-60.

(15) L’expression est de Merrick Anderson, « Immorality or immortality: An argument for virtue », Rhetorica, XXXVII(2), p. 97-119. Julia Annas ajoute que l’homme injuste « fait l’admiration de Thrasymaque, parce qu’il est fort, autonome et intelligent » (op. cit.).

(16) Le mot « slogan » est notamment utilisé par Julia Annas et par Rachel Barney (qui ajoute le qualificatif « percutant »), « Callicles and Thrasymachus », The Stanford Encyclopedia of Philosophy, 2025.

(17) Platon, La République, op. cit. (« le juste » a été remplacé par « la justice »). Julia Annas explique que Thrasymaque suppose « sans réfléchir » que les gouvernants sont les plus forts car ils possèdent « un maximum de ressources et de pouvoir ».

(18) J. Annas, op. cit. Thrasymaque affirme aussi la thèse corollaire que « l’homme injuste favorise avec succès ses intérêts propres ». Sur les thèses exposées par Thrasymaque, voir A. Macé, « Un monde sans pitié », op. cit., et A. Macé, « Thrasymaque », dans J.-F. Pradeau (dir.), Les sophistes, vol. II, GF Flammarion, 2009.

(19) « L’injustice, quand elle se développe suffisamment, est plus forte, plus libre, plus souveraine que la justice » (Platon, La République, op. cit.).

(20) Cette position est immorale car contraire à la recherche d’une vie bonne (selon Platon) ; en effet, « la justice produit une âme saine et ordonnée, dont dépend en fin de compte le bien-être de l’agent » (M. Anderson, « Immorality or immortality... », op. cit.).

(21) M. Anderson, « Thrasymachus’ Sophistic account of justice in Republic I », Ancient Philosophy, 36, 2016, p. 1-22.

(22) R. Hursthouse, On virtue ethics, Oxford University Press, 1999. Elle ajoutait : « L’idée selon laquelle les personnages de Platon […] pourraient incarner l’expression philosophique des opinions des méchants de ce monde m’a toujours semblé ridicule ».

(23) G. Leroux, Notes sur La République de Platon, op. cit.