Chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA, École de Management, nous livre une chronique de philosophie pratique.
Nous accueillons chaque mois Alain Anquetil, professeur émérite de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique. Aujourd’hui, vous allez nous parler de la notion de repos.
Elle fait l’objet de travaux dans les sciences humaines et sociales, où l’on traite aussi des « diverses forces socio-historiques qui conspirent contre le repos » (1).
À cet égard, la psychologue Nicola Jane Hobbs insiste sur la nécessaire remise en question de ce qu’elle appelle « le voyage héroïque traditionnel : chercher à [se] fondre dans le système patriarcal, trop travailler, trop vouloir plaire aux autres, [se] juger par rapport à [sa] productivité », etc. (2).
Dans ce contexte « traditionnel », le repos peut être déconsidéré, signe de faiblesse, culpabilisant (3). C’est pourquoi, « dans une société où l’on compense la fatigue à coups de café, ce sont des écosystèmes professionnels et intimes entiers qui gagneraient à voir le repos reconnu comme un droit plutôt qu’un luxe » – en particulier pour les femmes, qui ont un moindre accès au repos (4). D’où le concept de « femme reposée » défendu par Hobbs, qu’elle voit comme un archétype « réprimé et enfoui par des décennies de patriarcat et de capitalisme » (5).
Voilà, je crois, une manière suggestive d’ouvrir notre conversation sur le repos, qui dépasse sa définition comme « cessation d’activité ou de travail » (6).
En intégrant une dimension politique…
La dimension politique fait partie des différents sens que peut prendre le repos. Le philosophe Lucas Scripter le définit comme « suspension des projets » que nous poursuivons – il préfère parler de « projets » car ceux-ci recouvrent, de façon plus substantielle que le mot « travail », « les activités dominantes qui orientent et structurent nos vies » (dont les loisirs), et qui, par conséquent, leur donnent du sens (7). Mais si l’on définit le repos comme suspension de nos projets, et si seul un projet a du sens, alors le repos est dépourvu de sens. Comme le dit Scripter :
« On pourrait penser que le repos n’est pas porteur de sens, car se reposer implique de ne rien faire, alors que le sens exige l’action. »
Un moyen simple de donner du sens au repos est de considérer qu’il n’a pas de valeur en lui-même, mais qu’il est nécessaire pour nous permettre de reprendre des forces. Le sens du repos dépend alors du sens du projet que nous poursuivons.
Il est « une pause avant de repartir ».
Oui, mais Scripter se demande si le repos peut quand même « avoir une signification plus profonde ». Et il propose cinq cas qui ont, entre autres choses, l’intérêt de mettre en lumière des contradictions.
Nous venons de mentionner le premier : on se repose en vue de travailler et d’améliorer nos performances.
Le deuxième cas est le repos comme récréation, loisir, distraction. Le sens de ce type de repos vient du fait que nous consacrons du temps « à des activités enrichissantes en dehors de nos projets habituels ». Mais si le repos prend la forme d’une activité tel qu’un hobby, il devient alors un projet, ce qui contredit sa définition comme « suspension de projets ».
Le repos peut aussi trouver un sens parce qu’il « s’inscrit dans un projet plus vaste de résistance sociale ». Dans ce cas, « se reposer devient un acte délibéré de non-participation qui vise à remettre en question et à changer les systèmes qui contrôlent nos vies », par exemple le capitalisme. Mais cette « non-participation », qui correspond au geste politique que vous mentionniez, peut elle-même devenir un projet – on retrouve la contradiction.
Mais le repos peut impliquer de se laisser aller, de s’abandonner à la paresse…
Oui, encore que le repos comme paresse ou oisiveté ait fait l’objet de nombreuses critiques. Au XVIIe siècle, où le repos était un « idéal éthique » (8), La Mothe le Vayer, un libertin (libéré des dogmes religieux), parlait du « repos léthargique des fainéants », et Bossuet, un homme d’église, mettait en garde contre la « partie languissante » qui est en nous, « qui ne cherche qu’à se laisser aller au repos » (9).
Je reviens à la typologie de Scripter. Il observe que le repos peut aussi nous conduire à « percevoir des aspects du monde susceptibles d’éveiller notre intérêt pour de nouvelles sources de sens ». On est proche de la rêverie, où « de légères et douces idées, sans agiter le fond de l’âme, ne font pour ainsi dire qu’en effleurer la surface », écrivait Rousseau, où l’on « ajourne de penser » pour faire venir des idées nouvelles, écrivait Alain (10). Mais les « nouvelles sources de sens » ont de fortes chances de déboucher sur des projets.
Enfin, on peut considérer le repos comme un moment où l’on éprouve la simple joie d’exister.
Il s’agit de revenir à soi ?
Oui. Le sociologue Alain Corbin, s’inspirant de Montaigne, l’exprime clairement : « Chacun est source de son repos ; ce qui implique […] de ne penser qu’à soi » (11).
Ce n’est pas simple, même aujourd’hui…
Il faut compter avec les « forces socio-historiques qui conspirent contre le repos » que nous évoquions au début. Et aux arguments des XVIe et XVIIe siècles que nous avons effleurés, on pourrait ajouter le fameux propos de Pascal :
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». (12)
Pourquoi ? Parce que, selon Pascal, se retrouver avec soi, être obligé de penser à soi, c’est se soumettre à l’ennui :
« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir. » (13)
Au-delà de la visée de Pascal (pour qui le vrai repos suppose de rechercher Dieu), on peut retenir l’idée, applicable aujourd’hui, que l’on devrait « savoir » se reposer (en connaissant les différentes formes de repos afin de mieux les intégrer à nos existences), et accepter la solitude (« demeurer en repos dans [sa] chambre ») sans tomber dans l’ennui (qui peut néanmoins être surmonté).
Comme vous l’avez souligné, ce n’est pas simple, et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles il existe une abondante littérature consacrée aux manières de se détendre et de se relaxer – ou, plus largement, de se reposer.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Références et conseils de lecture :
(1) La citation provient de Lucas Scripter, « Meaningful rest », Journal of Applied Philosophy, 42(3), 2025, p. 1016-1038.
(2) N. J. Hobbs, The relaxed woman: Reclaim rest and live an empowered, joy-filled life, Rider, 2025, tr. F. Corre, Une femme reposée est une femme libre, Leduc, 2026.
(3) Ce propos est inspiré de cette observation de la neuropsychologue Nadia Gosselin : « C’est mal vu d’avoir besoin de repos. Dans certains environnements, cela peut même être perçu comme une faiblesse. » (« Le repos est-il devenu un luxe ? », Le Devoir, 7 mars 2026.)
(4) Ibid. S’agissant des femmes, la sociologue du travail Laurie Kirouac affirme dans le même article que « les femmes, notamment, continuent d’assumer une part disproportionnée des responsabilités domestiques et de proche aidance ».
(5) N. J. Hobbs, The relaxed woman, op. cit. Selon C. G. Jung, à laquelle Hobbs se réfère, « les archétypes […] ne sont pas seulement le résultat des empreintes laissées par les expériences- types qui se renouvellent dans le cours de l’existence individuelle et de la vie de l’humanité ; mais en outre, ils se comportent […] comme des centres énergétiques, comme des forces ou des tendances qui poussent le sujet à renouveler les mêmes expériences » (C. G. Jung, Psychologie de l’inconscient, Georg, 1983).
(6) A. Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française Le Robert, Le Robert, 2010. Le repos est aussi « quiétude, tranquillité d’esprit, absence de tout souci ou tourment » (Dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition).
(7) L. Scripter, op. cit. Les citations de Scripter proviennent toutes de la même source.
(8) D. C. Stanton, « The ideal of ‘repos’ in seventeenth-century French literature », L’Esprit Créateur, 15(1/2), 1975, p. 79-104.
(9) Cités par D. C. Stanton, op. cit., et A. Corbin, Histoire du repos, Editions Plon, 2022. Domna Stanton soulignait que « ce n’est qu’en sacrifiant ses repos terrestres que le chrétien peut espérer trouver un repos durable », c’est-à-dire le repos éternel.
(10) Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire (cinquième Promenade), 1768, GF Flammarion, 2011 ; Alain, Histoire de mes pensées, Les Éditions Gallimard, 1936.
(11) A. Corbin, op. cit.
(12) Pascal, Pensées, Lafuma 136.
(13) Lafuma 622. Pour éviter les conséquences du face à face avec soi, on recourt au divertissement, à la distraction, mais cette situation est paradoxale, car, pour Pascal, on ne désire pas seulement le divertissement (pour échapper à la tristesse et pour échapper à soi), on désire aussi le repos, dont on sait qu’il apporte le bonheur.