L'œil sur l'Europe - Joséphine Staron

Ingérences étrangères en Europe : peut-on encore protéger nos élections ?

© Arnaud Jeagers via Unsplash Ingérences étrangères en Europe : peut-on encore protéger nos élections ?
© Arnaud Jeagers via Unsplash

Retrouvez chaque semaine sur euradio l'analyse d'une actualité européenne avec Joséphine Staron, docteur en philosophie politique et enseignante en géopolitique de l'ESSEC.

Emmanuel Macron a de nouveau alerté la semaine dernière sur les ingérences étrangères. À huit mois de l’élection présidentielle, faut-il vraiment s’en inquiéter ?

Oui. Et pas seulement parce que le Président français en parle. Les ingérences dans les processus électoraux font partie d’un arsenal de menaces hybrides qui peuvent prendre plusieurs formes : des cyberattaques, des sabotages, des opérations menées avec des drones, mais aussi des manipulations de l’information. Et nous avons déjà des précédents très concrets. Lors des élections municipales de mars 2026 en France, Viginum, le service français chargé de surveiller les ingérences numériques étrangères, a détecté quatre opérations d’ingérence. Et Viginum affirme que depuis l’élection présidentielle de 2017 aucun grand scrutin national organisé en France n’a été totalement épargné. La question n’est donc plus de savoir si la présidentielle de 2027 sera visée. Elle le sera. La question est de savoir par qui, comment et surtout comment en limiter les effets.

Justement, qu’appelle-t-on une ingérence électorale ? Est-ce simplement de la désinformation pendant la campagne ?

Non. Et la distinction est importante. Un mensonge publié sur un réseau social n’est pas automatiquement une ingérence étrangère. L’Union européenne utilise le terme anglais FIMI pour parler des « manipulations de l’information et ingérences menées depuis l’étranger ». On retrouve plusieurs éléments : un comportement coordonné, une intention de manipuler, l’intervention d’un acteur étranger et, très souvent, une volonté de dissimuler l’origine de l’opération. Ça peut passer par de faux comptes, de faux sites d’information ou de fausses vidéos. On peut aussi imiter l’identité graphique d’un média connu. Ou pirater des documents avant de les diffuser au moment le plus déstabilisant. Avec l’IA, il est aussi très facile de fabriquer la voix ou le visage d’un candidat. 

Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’objectif des ingérences n’est pas toujours de faire gagner un candidat. C’est d’ailleurs l’un des principaux constats de la note qu’on a publiée avec Frédéric Charillon et Aurélien Colson à l’ESSEC dans le cadre des travaux de l’Observatoire des stratégies d’influence, d’ingérence et d’intimidation. Les stratégies d’ingérence cherchent à convaincre les citoyens que l’élection est truquée, que les médias mentent et que les institutions ne sont plus dignes de confiance. L’objectif est de rendre illégitime aux yeux d’une partie de la population le résultat de l’élection, quel qu’il soit.

Qui se trouve derrière ces opérations ? Vous évoquez la Russie, mais également la mouvance MAGA aux États-Unis…

Il faut distinguer les acteurs et leurs méthodes. La Russie dispose d’un appareil structuré et largement clandestin. Elle mobilise des médias contrôlés par l’État, de faux sites, des réseaux de comptes et des relais locaux. Elle adapte ensuite ses messages aux divisions propres à chaque pays. Le but est d’encourager la peur, le rejet ou l’abstention. Et le SEAE a étudié 540 incidents survenus en 2025 en Europe et qui ont mobilisé environ 10 500 comptes, sites et canaux numériques. Et parmi les incidents attribués, la Russie arrive très largement en tête.

Mais du côté américain, la méthode est différente. La mouvance MAGA pratique une influence politique ouverte et très offensive. On se souvient que lors des élections allemandes de 2025, Elon Musk a utilisé son immense audience sur X pour appeler directement à voter pour l’AfD. Des figures importantes du trumpisme ont également apporté leur soutien à des partis européens d’extrême droite partout en Europe. Ici, on n’est pas nécessairement face à de faux comptes cachés derrière un serveur. On est face à des responsables politiques, des influenceurs et des propriétaires de plateformes qui assument leur volonté d’influencer la politique européenne. C’est plus visible que la méthode russe mais ce n’est pas forcément moins puissant.

Comment lutter contre ces manipulations sans créer une forme de censure politique ?

C’est le principal défi. L’État ne doit évidemment pas décider ce qui constitue une bonne ou une mauvaise opinion. Une démocratie doit accepter les désaccords, les critiques et même les propos qui nous dérangent. On doit donc lutter contre des méthodes, pas contre des opinions.

Par exemple : l’utilisation de milliers de faux comptes, l’usurpation de l’identité d’un média, le financement étranger dissimulé, le piratage informatique ou la fabrication d’un faux discours attribué à un candidat. La transparence doit être notre principe directeur : Qui parle ? Qui finance ? Le compte est-il authentique ? Pourquoi ce contenu est-il autant diffusé ? Et son auteur cherche-t-il à convaincre ouvertement ou à manipuler clandestinement ?

Mais il faut également réparer nos propres démocraties parce que les ingérences étrangères n’inventent pas ex nihilo nos divisions. Elles utilisent celles qui existent déjà et qui nous fracturent. Donc protéger une élection, ce n’est pas seulement surveiller les réseaux sociaux. C’est redonner confiance dans les médias, les institutions et le débat démocratique. Et ça ne peut pas commencer quinze jours avant le premier tour. C’est un travail de longue haleine. 

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.