Chaque semaine, Victor Warhem se penche sur l’actualité européenne pour décrypter et analyser la direction que prend l’Europe en matière d’économie. Victor Warhem est Partenaire Défense chez MEU Consulting, entreprise spécialisée dans l’accompagnement des startups vers les financements publics européens.
Victor Warhem, vous venez aujourd’hui nous parler du concept assez obscur de “dual-use”.
Oui, tellement obscur qu’il convient tout d’abord d’en définir la substance historique pour mieux le saisir.
Le dual-use est une notion qui apparaît dans le contexte de la Guerre Froide pour qualifier des biens civils qui pourraient à l’export bénéficier aux capacités militaires de puissances rivales. C’est donc au départ un concept assez étroit - dont nous conservons le sens aujourd’hui avec de nombreuses listes de “biens à usage dual” au niveau national ou supranational.
Pourtant, ce terme de “dual-use” est aussi largement utilisé pour qualifier des technologies, des produits ou des startups dans le cadre du processus d’innovation.
Absolument. C’est un phénomène assez récent en Europe, mais plus ancien aux Etats-Unis. Il faut en effet remonter à la DARPA de 1958 pour identifier cette extension de la notion dual-use, qui vient alors caractériser le “débordement” vers le civil de technologies et applications militaires financées par le ministère de la défense américain. Avec l’essor de la Silicon Valley, un phénomène opposé apparaît : des startups du civil viennent alors développer des applications militaires. Ce phénomène est toujours à l'œuvre aujourd’hui.
Les puissances européennes n’ont pas semblé voir les choses de la même manière jusqu'à il y a peu.
Absolument, le dual-use dans l’innovation a été beaucoup moins reconnu et structurant en Europe, où les ministères de la défense ont eu longtemps tendance à développer leur propre écosystème d’innovation, sans se soucier de faciliter la transition de leurs startups vers le civil ou jusqu’il y a peu d’arrimer le civil à la défense.
Le tournant intellectuel intervient dès le milieu des années 2010, avec l’objectif de 2% de dépenses de défense pour les membres de l’OTAN d’ici 2024. Il s’intensifie avec le début de la guerre en Ukraine en 2022 et encore davantage avec le retrait du soutien américain en 2024 et 2025.
Où en sommes-nous donc aujourd’hui avec la notion de dual-use dans l’innovation en Europe, Victor Warhem ?
Aujourd’hui, les Etats-Membres et les institutions européennes ont fait un grand pas. Depuis les années 2010, les ministères de la défense cherchent de plus en plus à faciliter le passage du civil vers la défense. Et depuis le début de la guerre en Ukraine, la notion a été consacrée par la Commission européenne à toutes les étapes du développement de l’innovation, c'est-à-dire de la recherche à l’industrialisation.
Cela se concrétise depuis peu avec des programmes explicitement ouverts aux startups développant des technologies dual-use, notamment au sein de l’EIC et de l’EIB. Par ailleurs, le pilier défense et espace du futur Fond Européen de Compétitivité, consacré plutôt à l’industrialisation, devrait a priori disposer dès 2028 de 131 milliards sur 7 ans, ce qui devrait avoir un effet sur le financement du dual-use en Europe.
Ce sont de vraies évolutions, est ce que cela est suffisant pour permettre à l’Europe de faire face aux menaces qui la cernent de plus en plus ?
On peut toujours mieux faire, en effet.
Par rapport aux Etats-Unis ou à la Chine, nous parvenons encore plutôt moins à saisir le “potentiel dual-use latent” des startups, c'est-à-dire à arrimer à la défense les startups du civil intéressantes. Cela est dû à plusieurs choses, à commencer par la difficulté à contracter avec les forces armées par rapport à d’autres secteurs, et à toutes les spécificités liées à l’activité défense d’une entreprise, comme le besoin de confidentialité.
Par ailleurs, le dual-use est difficile par nature pour les startups car peu d’entre elles prévoient “by design” d’être actives à la fois dans le civil et la défense. En général les startups du civil pénètrent le secteur de la défense par opportunité tandis que les startups de la défense cherchent une dilution de leur risque dans les marchés civils.
Dans les deux cas apparaissent ce qu’on appelle une “pénalité dual-use”, c'est-à-dire que le fait de vouloir opérer dans le civil et la défense engendrent des coûts supplémentaires difficilement gérables pour de petites structures.
Que faut-il donc faire pour améliorer les choses ici ?
À mon avis, il faut commencer par mieux définir ce qu’on entend par dual-use, qui n’est en réalité pas une qualité intangible des technologies. La vérité est que toutes ont un potentiel dual plus ou moins marqué.
Le dual-use devrait donc plutôt être compris comme un processus par lequel une technologie, un produit ou une entreprise conserve, exerce, ou développe une option de transfert entre marchés civils et défense/sécurité. La trajectoire dépend conjointement de la transférabilité du noyau technologique, du coût d’adaptation, des marchés publics et privés, du capital disponible, de la réglementation, de l’organisation et du timing.
Il n’y a pas de startups dual-use ou non-dual-use. Il n’y a que des startups qui font le choix ou non du dual-use.
L’Europe gagnerait ainsi à ce que plus de startups fassent ce choix.
Comment faire ?
Pour moi, cela passe actuellement essentiellement par trois choses : généraliser le dual-use “by design” dans les projets de recherche européens comme proposé dans le prochain programme d’innovation FP10, améliorer nos capacités de détection d’un réel potentiel dual-use dans le civil, et octroyer de vraies ressources “d’adaptation” pour aider les startups du civil à s’adapter au secteur de la défense.
À l’heure où notre flanc Est fait l’objet d’agressions constantes, où nos alliés outre-Atlantique semblent de moins en moins avoir les ressources pour assurer notre sécurité, tirer le meilleur parti de nos forces technologiques ne semble pas être une trop mauvaise idée.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.