Euronomics sur euradio est une émission du Joint European Disruptive Initiative (JEDI), think-tank spécialisé dans l’étude des problématiques réglementaires, économiques et technologiques européennes, dont Victor Warhem, économiste de formation, est Senior Fellow.
Victor Warhem, vous êtes Partner Défense et Dual-Use chez MEU Consulting, entreprise spécialisée dans l’accompagnement des startups vers les financements publics européens. Vous allez aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, nous parler d’Europe de la Défense.
Oui Laurence, après de longs mois d’absences liés à ma prise de poste, je reviens pour vous parler d’un sujet qui me tient particulièrement à cœur, et qui continue quelle que soit la saison à être au cœur de l’actualité !
Alors quelles sont les dernières nouvelles, Victor Warhem ?
Eh bien, pour commencer, les choses ne font que se gâter entre les États-Unis et l’Europe. L’attitude toujours plus belliqueuse de l’administration Trump à notre égard nous incite à accélérer en matière de dépenses de défense. Ceci est accentué par la volonté même du gouvernement américain de laisser la main aux Européens pour leur propre défense, comme le souligne encore la Stratégie nationale de défense américaine parue le 23 janvier dernier.
L’attention des Américains se porte désormais sur leur propre “hémisphère” - on découvre au passage qu’il existe un hémisphère est et ouest – ainsi que sur la Chine et donc sur le Pacifique. Ceci n’est pas nouveau, le pivot vers l’Asie ayant déjà été enclenché par Obama en 2012. Il s’agit néanmoins de passer une nouvelle étape ici et le désengagement financier américain en Ukraine sous l’administration Trump en est une preuve.
Quelles sont les réactions européennes dans ce cadre ?
Les Européens s’évertuent essentiellement à intensifier la mise en œuvre de ce qu’ils ont décidé au début du second mandat Trump, à savoir le plan Defense Readiness 2030, qui doit donner suffisamment de ressources aux États-Membres et aux institutions européennes pour faire face aux menaces qui planent sur le continent sans aide des Américains. Cela signifie essentiellement produire plus d’armes, et trouver des solutions – souvent technologiques - aux problèmes posés par les mutations de ces mêmes menaces, notamment dans le domaine des drones ou de la guerre électronique.
Concrètement, que s’est-il passé depuis l’automne ?
Chère Laurence, depuis l’automne, l’Europe a bel et bien avancé sur la voie de l’autonomisation en matière de défense.
Tout d’abord, les Européens se sont mis d’accord en décembre sur un prêt de 90 milliards d’euros pour financer l’Ukraine en 2026 et 2027, dont 60 milliards dédiés à l’aide militaire.
Cela n’est pas la solution initialement envisagée de prêter en prenant en garantie les avoirs russes gelés en Europe, il s’agit d’un prêt adossé á la capacité de remboursement des Européens, mais c’est tout de même une solution réelle pour les Ukrainiens, qui sont actuellement en train de vivre un “hiver de terreur” où les infrastructures vitales, notamment celles liées à la génération et la distribution d’électricité ou de gaz sont constamment visés par les bombes et missiles russes – alors qu’il fait actuellement –10 degrés à Kiev.
Ainsi, au moment où l’Administration Trump ne met plus un euro en aide militaire en Ukraine, les Européens sont en train de prendre le relais - même si on souhaiterait que cela aille beaucoup plus vite et plus fort. En effet, Le prêt ne sera mobilisable pour l’Ukraine qu’à partir d’avril.
Quoi d’autres, Victor Warhem ?
Trois choses essentiellement, Laurence.
Tout d’abord la Banque Européenne d’Investissements a fait passer son enveloppe pour la défense de 3,5 milliards à 4,5 milliards d’euros en 2026, avec toujours la même volonté de faciliter le financement de nouvelles capacités de production dans la défense, notamment pour les entreprises les plus innovantes. Dans ce cadre, elle délègue de plus en plus le travail de financement aux banques nationales pour faciliter l’octroi des fonds.
Par ailleurs, un package nommé “défense mini-omnibus" a été adopté fin décembre par les institutions européennes. Il permet notamment l’adaptation du programme de travail du Conseil européen de l’innovation - qui finance depuis 6 ans les startups deeptechs – afin de faciliter le financement sur des cas d’usage défense, que ce soit sur son programme phare, Accelerator, ou sur son programme introduit l’an dernier, STEP Scale Up.
Enfin, l’OTAN - dont le rôle reste pour l’heure inchangé - n’est pas en reste avec son programme Brave NATO, destiné à créer des consortiums entre entreprises ukrainiennes et “otaniennes” sur des technologies critiques pour le front ukrainien et oriental de l’OTAN. Globalement, ce programme vient combler l’absence américaine sur des technologies clés comme les systèmes anti-drone, le matériel de “guerre électronique”, les drones indépendants des systèmes de télécommunication classiques, et les drones de terrain.
Au final, prend-on le bon chemin, Victor Warhem ?
Bonne question Laurence. On ne peut pas dire que l’Europe ne fait rien pour gérer le repli de plus en plus probable du parapluie américain sur le continent. Mais comme d’habitude, on aimerait qu’elle fasse beaucoup plus à la fois sur le soutien à la R&D et à la production de la base technologique et industrielle de défense européenne.
Oui, mais l’Europe de la Défense pourrait prendre une nouvelle dimension dans les temps à venir, ma chère Laurence. Je vois deux évènements qui pourraient faire bouger les lignes : tout d’abord les négociations pour le cadre financier pluriannuel 2028-2034, qui devraient poser un cadre ambitieux pour le financement européen de la défense à partir de 2028. Mais surtout, la prochaine crise en Ukraine, qui pourrait relancer la machine politique en faveur d’une Europe de la défense plus forte.
Les Ukrainiens endurent toutes les souffrances pour notre liberté et la leur, mais leurs forces, surtout avec le peu de soutien militaire qu’ils reçoivent actuellement, ont leurs limites. S’ils venaient à reculer sous l’assaut insoutenable et répété des Russes, nous n’aurons le choix que d’endosser un tout nouveau rôle pour le bien de notre continent.
Merci Victor Warhem.
Merci et à bientôt.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.