L'édito européen de Quentin Dickinson

Divagations caniculaires

© Edward Valachovic via Wikimedia Commons Divagations caniculaires
© Edward Valachovic via Wikimedia Commons

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Pour ce dernier Édito’ de la saison, Quentin Dickinson, vous voulez examiner un rapport sur la situation économique d’un pays de l’UE…

Hier matin, en effet, je m’appliquais à parcourir une étude économique qui venait de me parvenir ; les auteurs s’y concentraient sur l’évolution très favorable d’un pays d’Europe centrale, membre de l’Union européenne. Je comptais y consacrer cet Édito’.

Mais, la canicule aidant, ma propre concentration avait bien du mal à ingérer des tableaux de statistiques à haute dose.

Distrait, je me suis pris à revoir ce pays dans les années 1980, avec ses industries lourdes ultra-polluantes, ses interminables et tristes banlieues de barres d’immeubles en béton gris du socialisme réel, comme nous ironisions alors. Rigide, contrôlé de toute part, le régime communiste enserrait les peuples résignés dans une invisible camisole de force, qui paraissait immuable pour toute éternité.

Et pourtant, pour qui voulait y regarder de plus près, le système commençait à se fissurer de l’intérieur.

Racontez-nous cela, Quentin Dickinson…

D’abord, il y eut BERLIN. Les ressortissants des trois puissances d’occupation occidentales : France, Royaume-Uni, États-Unis, pouvaient se rendre à BERLIN-Est, gérée par les Soviétiques.

On prenait le métro aérien jusqu’à la station de la Friedrichstraße ; vingt mètres au-dessus de ma tête, des gardes-frontière patrouillaient en permanence sous la verrière. On devait descendre dans les sombres couloirs sous la gare, où, derrière une vitre crasseuse, un VoPo, abréviation de Volkspolizist, Policier du peuple, parcourait les documents d’identité avant de scruter fixement l’intrus et, d’un geste, de l’autoriser à fouler le sol du Paradis des Travailleurs…moyennant le change obligatoire de cinq Marks de l’Ouest contre le même montant en Marks de l’Est – quatre fois le taux de change pratiqué dans n’importe quelle banque à BERLIN-Ouest.

J’avais mes habitudes chez Ganymed, une brasserie voisine au bord du canal, après une soirée au théâtre du Berliner Ensemble, spécialisé dans les pièces de Bertolt BRECHT.

Un soir, une demi-douzaine d’étudiants, qui m’avait repéré à mes vêtements d’Occidental, m’ont proposé de prendre un verre dans le quartier. Je les ai écouté pendant deux heures : « La seule chose qui marche ici, c’est la culture » assénaient-ils « et vous verrez, ils vont encore vous mentir à l’occasion des fêtes des 750 ans de la ville de BERLIN,  l’année prochaine ».

Et vous êtes donc retourné à BERLIN-Est en 1987 ?...

En effet. J’avais dîné avec quatre cadres trentenaires du SED, le Parti communiste. Surprise : tous critiquaient ouvertement leurs chefs, leur lenteur bureaucratique, leur idéologie périmée : « Et c’est nous, notre génération, qui va enfin donner un avenir à nos concitoyens » affirmaient-ils. Je les ai cru sincères – mais l’Histoire aura été plus rapide qu’eux.

En sortant du restaurant vers minuit, je repris ma voiture pour aller jauger la vie nocturne de BERLIN-Est. Je croisais des tramways bondés de travailleurs rentrant de leur service ou partant le prendre. Je pus vérifier sur place ce que j’avais appris ce soir-là : les grands travaux d’embellissement de la ville, prévus pour les 750 ans, ayant été retardés, il avait fallu faire venir en catastrophe des milliers d’ouvriers de tout le pays…qui dormaient sur des lits de camp sur les quais des gares de banlieue, entre le départ du dernier train et l’arrivée du premier le lendemain.

Le lendemain, précisément, j’avais rendez-vous avec des pasteurs protestants, dont je découvris le rôle de contre-pouvoir qu’ils jouaient déjà et qui sera déterminant dans le déclenchement de la chute du Mur de BERLIN.

Vous avez pu faire un constat analogue dans d’autres pays de l’est européen ?...

Absolument : par exemple dans un village sans éclairage public à vingt kilomètres de PRAGUE, à nouveau avec des étudiants, organisateurs de marches de protestation ; ou à BUDAPEST, où, là aussi, des responsables du Parti communiste étaient saisis par le doute ; ou encore, à VARSOVIE, en accompagnant de jeunes journalistes, qui animaient des publications que le pouvoir, déjà, avait du mal à museler.

Ah, la Pologne - justement, cela me revient : l’étude - dont je n’ai plus le temps de vous parler - est consacrée à l’étonnante croissance de la qualité et de la quantité des logements neufs en Pologne, qui devance désormais plusieurs pays-membres de l’ouest de l’Union européenne.

Désolé, cet Édito’ ne s’est pas du tout déroulé comme prévu – vous mettrez cela sur le compte de la chaleur, qui avoisine déjà les 36° ici à BRUXELLES.

Et pour moi, le moment est venu de souhaiter à toutes nos auditrices et à tous nos auditeurs un bien bel été ; l’Édito’ et les Histoires d’Europe prennent leurs quartiers d’été et vous reviendront au début du mois de septembre.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.

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