L'édito européen de Quentin Dickinson

ORTF, 2.0 ?

Photo de aj_aaaab sur Unsplash ORTF, 2.0 ?
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Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Quentin Dickinson, cette semaine, votre Édito’ est consacré à l’audiovisuel public français…

A un mois des élections municipales en France, on peut – sans trop de risques de se tromper – affirmer que le vaste projet de restructuration de l’audiovisuel public voulu avec une insistance suspecte par l’actuelle Ministre de la Culture, Rachida DATI, candidate à la Mairie de PARIS, est mort, à défaut d’être enterré.

Et il y a tout lieu de s’en féliciter.

Pour quelles raisons ?...

D’abord, parce qu’à force de les ressasser, les arguments d’économies financières et d’accroissement de l’efficacité avancés par Mme DATI sonnent creux, et nourrissent les soupçons de motivations personnelles de la part de la ministre.

Car le projet consiste essentiellement à créer une gouvernance centrale et à vocation verticale, autour d’une présidence-direction générale unique, coiffant l’ensemble des radios et des télévisions publiques, ainsi que leurs cyberactivités.

Cela ne vous rappelle rien ? Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est précisément la structure de l’ORTF, l’Office de Radiodiffusion-télévision française, démembrée à la hâte peu de temps après l’élection de Valéry GISCARD d’ESTAING en 1974.

Et les arguments avancés à l’époque pour justifier la disparition de l’ORTF sont assez curieusement les mêmes que ceux mis en avant aujourd’hui pour convaincre de l’urgence qu’il y aurait à la ressusciter.

Pouvez-vous être plus précis ?...

Selon ses promoteurs, la création des sept sociétés nationales issues de l’ORTF devait permettre de réaliser de considérables économies, grâce en particulier à une réduction drastique du nombre de collaborateurs. Ceux-ci étaient 17.000 dans les derniers jours de l’ORTF ; aujourd’hui, lorsque l’on additionne les personnels de FRANCE-TÉLÉVISIONS, de RADIO FRANCE, et de FRANCE-MÉDIAS MONDE, on arrive à un peu plus de 16.000 – et ceci ne tient pas compte des trois sociétés de support : la SFP, TdF, et l’INA.

Considérables économies, vous avez dit ?... En tout cas, on ne voit pas comment une re-fusion des acteurs de l’audiovisuel public pourrait engendrer la moindre réduction de l’emploi.

Et puis un détail, qui en dit long : l’ORTF employait cinq personnes pour gérer ses quelque 500 véhicules routiers, qui allaient des 4L aux camions-régie. Une vingtaine de techniciens, formés chez les constructeurs, s’affairaient au sein du grand garage central à MONTROUGE. Les véhicules étaient commandés par lots, d’où d’utiles réductions à l’unité.

Or, les sept nouvelles sociétés confondues allaient avoir besoin de vingt-deux collaborateurs pour s’occuper d’un nombre moins élevé de véhicules, lesquels étaient désormais envoyés chez les concessionnaires pour leur entretien. Chacune achetait ses véhicules à l’unité, comme vous et moi. Et les ateliers superbement équipés du garage central ont été abandonnés. Pour le contribuable français, le surcoût – jamais chiffré – n’a certainement pas été insignifiant, d’autant qu’il se perpétue à ce jour.

Mais il y avait d’autres avantages annoncés que les économies financières, non ?...

En effet, on invoquait une rationalisation des missions. Si TdF (les émetteurs, aujourd’hui filiale à cent pourcent de FRANCE-TÉLÉCOM) et l’INA (les archives) s’en sont plutôt bien tirés, en revanche, le sort de la SFP a été proprement catastrophique. La Société française de Production et de Création audiovisuelle, pour rappeler sa fière appellation, n’a jamais été rentable : boudée par les télévisions publiques, elle n’a pas davantage convaincu le secteur privé, en dépit de la construction d’immenses studios à BRY-sur-MARNE. Malgré l’injection par l’État français de 564 millions d’Euros en neuf ans, la SFP n’a pas trouvé acquéreur, et a depuis été dépecée et cédée à de multiples reprises à des groupes privés.

Ici aussi, le marché étant passé à autre chose, la perspective d’une résurrection de la SFP dans le cadre d’une nouvelle ORTF n’est tout simplement pas réaliste.

Il a aussi été dit en 1974 que cela aller conférer une dimension régionale à la radio et à la télévision par la création de FR 3…

Pure illusion, car la manœuvre a consisté à rebaptiser ‘régionalisation’ la décentralisation préexistante. D’ailleurs, moins de dix ans après, les radios de FR 3, moribondes, ont été reprises avec succès par RADIO FRANCE…avant de se retrouver agglutinées à nouveau à la télévision régionale dans le cadre du réseau bizarrement intitulé Ici.

Clairement, la leçon de 1974 avait été oubliée : chacun a pu constater que chaque fois que la télévision cohabitait avec la radio, cette dernière en faisait les frais, les moyens matériels et financiers étant très inéquitablement répartis.

Mais il se disait à l’époque que cela allait libérer l’information de la mainmise de l’État, et ce thème revient ces jours-ci…

Qui prétendrait aujourd’hui, comme en 1974, que les nominations aux fonctions dirigeantes de l’audiovisuel public échappent à toute influence politique ? A l’époque, on a fait grand cas de la suppression du poste de Ministre de l’Information, dont le cabinet était destinataire, avant diffusion, du contenu du Journal télévisé de 20 heures – mais le démembrement de l’ORTF avait pour objectifs sous-jacents de briser la puissante intersyndicale et de marginaliser les gaullistes au bénéfice des giscardiens.

Et on peut imaginer que semblables arrière-pensées aient pu motiver le projet de reconstitution de l’ORTF, si cher à Mme DATI.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.