L'édito européen de Quentin Dickinson

Contradictions

Photo de Claudio Schwarz sur Unsplash Contradictions
Photo de Claudio Schwarz sur Unsplash

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Et cette semaine, Quentin Dickinson, votre Édito’ se penche sur l’extrême-droite au pouvoir en Europe…

À mesure que se rapproche l’échéance de l’élection présidentielle française, la perspective de l’éventuelle victoire d’une candidature de la droite national-populiste dans notre pays retient l’attention d’un nombre croissant de politistes, non seulement en France mais aussi, depuis peu, à l’étranger.

Ainsi en va-t-il de la polono-hongroise Edit ZGUT, professeure à l’Institut de Philosophie et de Sociologie de l’Académie des Sciences de Pologne. Cette chercheuse a publié la semaine dernière un ouvrage qui compare le recul par étapes de l’État de droit, des garanties institutionnelles de la démocratie, et des droits humains en Pologne et en Hongrie.

Et que révèle-t-elle plus précisément ?...

Son premier constat, c’est que ce processus, voulu par le parti au pouvoir à la suite d’élections incontestablement régulières, est celui d’une érosion graduelle, quasi-imperceptible sur le moment, mais par la suite davantage affirmée – tout le contraire, en somme, de la technique J’arrive et je balaie tout, chère à Donald TRUMP.

Mme ZGUT souligne en particulier le rôle central du clientélisme électoral, qui pousse à rendre l’ensemble de la société dépendante d’une élite politique et économique aux intérêts inextricablement liés.

Cette collusion se creuse d’élection en élection, jusqu’à vider de sa substance toute consultation populaire.

En Pologne, la trajectoire du parti Droit et Justice fondé il y a vingt-cinq ans par les frères Jarosław et Lech KACZYŃSKI est en tous points parallèle à celle en Hongrie du parti Fidesz de Viktor ORBÁN, lui aussi à l’avant-scène depuis plus de vingt ans.

A quelques jours de législatives décisives en Hongrie, l’auteure dresse la liste des méthodes de contrôle informel du régime instauré par M. ORBÁN sur les classes les plus vulnérables de la société : jeunes non-diplômés, personnes âgées vivant seules, habitants peu informés en zone rurale. A cet électorat, il est expliqué qu’en votant pour l’opposition, ils perdront le peu qu’ils ont.

La Professeure ZGUT se montre cependant critique de l’attitude de l’Union européenne qu’elle juge excessivement légaliste et fondée sur un prudent attentisme.

Cet ouvrage, sobrement intitulé Le Pouvoir informel en Pologne et en Hongrie, est un guide bien utile des méthodes par lesquelles les autocrates se maintiennent au pouvoir dans des pays européens, tout en entretenant une trompeuse apparence démocratique.

Vous le disiez, on se préoccupe aussi de cette question en France…

En effet, et il faut aussi signaler la note publiée cette semaine par l’Institut Montaigne qui s’attache à analyser les méthodes de gouvernement de MM. ORBÁN et KACZYŃSKI, mais aussi de Giorgia MELONI en Italie ;

ce sont – pour l’heure – les trois seuls pays de l’Union européenne à dominante national-populiste (avec, cependant, un bémol pour la Pologne, dont le chef d’État est de la droite dure, mais où le gouvernement est pro-européen).

Ce texte souligne l’inévitable contradiction dans ces pays entre une propagande ouvertement patriotique, identitaire, et anti-européenne, et les bénéfices évidents de leur appartenance à l’UE, en particulier pour ce qui est des pays de l’est européen, dont le niveau de vie s’est élevé de façon spectaculaire depuis leur adhésion.

Cette contradiction se mesure aussi en Italie, pourtant premier récipiendaire du Fonds européen de relance post-COVID, mais où l’un des membres de la coalition au pouvoir est ouvertement opposé à l’intégration européenne. Ceci explique la prudence de Sioux de la cheffe de gouvernement, Mme MELONI - mais aussi sa déconfiture lors du récent référendum destiné à mettre au pas la magistrature.

Les auteurs de cette note examinent aussi une autre manifestation contradictoire, Quentin Dickinson…

C’est celle qui est centrée sur l’immigration. Vouée aux gémonies, rendue responsable des revers économiques, du chômage, et de l’insécurité, l’immigration se révèle un redoutable catalyseur des craintes diverses et, en particulier, de la peur du déclassement de pans entiers de nos sociétés.

En somme, un argument électoral qui a fait ses preuves. Mais, parvenus au pouvoir grâce à celui-ci, une fois au gouvernement, l’évidence s’impose : l’immigration reste indispensable à l’activité économique, notamment celles dont les autochtones se détournent par choix ou par insuffisance du nombre requis. On ajoutera que la majorité des migrations sont internes, d’un pays de l’UE à un autre.

Enfin, ce qui frappe aussi, c’est l’écoloscepticisme officiel affiché dans ces trois pays – alors que le développement de l’éolien et du photovoltaïque s’y poursuit à forte cadence, et que l’extraction du charbon s’amenuise.

Ce double langage, cette schizophrénie, s’est d’ailleurs déjà manifestée lors de nos dernières élections municipales.

Vous en avez des exemples ?...

Oui, mais je n’en citerai qu’un seul : c’est celui du nouveau Maire de CARCASSONNE, élu du Rassemblement national, M. Christophe BARTHÈS, dont le premier acte aura été de décrocher le drapeau européen de la façade de la mairie. En creusant un peu, on s’aperçoit que l’intéressé, qui est viticulteur de son état, a empoché près de 300.000 Euros de subventions européennes.

L’électeur appréciera (peut-être) l’année prochaine.

Peut-être.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.