L'Europe vue de Bruges

L’hydrogène a-t-il (encore) un avenir en Europe ?

Photo de Hal Gatewood sur Unsplash L’hydrogène a-t-il (encore) un avenir en Europe ?
Photo de Hal Gatewood sur Unsplash

Chaque semaine, la série de podcasts "L'Europe vue de Bruges" propose un éclairage original sur l’actualité européenne, vue depuis Bruges. Les intervenant·es sont des étudiant·es de la promotion Victoria Amelina, des Assistant·es académiques et, plus ponctuellement, des professeur·es.

Zoé Brabant, étudiante française en POL au CoE, effectue actuellement un master de droit européen à l’Université paris-Panthéon Assas où elle s'est spécialisée sur les questions énergétiques.

Qu’est-ce que l’hydrogène, et qu’est-ce qu’on appelle l’hydrogène vert ?

L’hydrogène est un élément chimique, c’est d’ailleurs l’élément chimique le plus abondant dans l’univers, c’est le fameux H de H20. Néanmoins, il n’est pas disponible à l’état pur, il faut le produire à partir d’autres molécules. C’est ce que l’on appelle l’électrolyse de l’eau, qui consiste à séparer la molécule H₂O en hydrogène et en oxygène à l’aide d’un courant électrique.

Une fois produit, l’hydrogène devient un vecteur énergétique : il peut être stocké, transporté et l’énergie qu’il contient peut-être libérée en le brûlant ou avec une pile à combustible.

L’hydrogène est déjà utilisé dans l’industrie, c’est une source d’énergie puissante, néanmoins il est encore produit à 95% à partir de combustibles fossiles : ce qui génère 70 à 100 millions de tonnes de CO₂ par an. D’où l’intérêt de l’hydrogène vert : l’hydrogène qui est produit en utilisant exclusivement de l'électricité provenant de sources renouvelables.

Pourquoi utiliser une source d’énergie, elle-même produite avec de l’énergie renouvelable ? Ne pouvons-nous pas utiliser directement ces énergies renouvelables à des fins de consommation ?

Certes, la limite de l’hydrogène est qu’il faut utiliser de l’électricité pour le générer, mais c’est en réalité une alternative intéressante aux hydrocarbures fossiles, notamment dans l’industrie lourde ou dans les transports lourds, comme le maritime ou l’aérien. C’est un carburant bas carbone qui pourrait être utilisé là où l’électrification montre ses limites.

Il a quatre avantages principaux :

  1. Il n’émet pas de GES lorsqu’il est utilisé
  2. Comparé aux batteries électriques, il est plus performant et autonome, moins lourd, plus puissant… un atout pour le transport de longue distance. 
  3. Il peut être stocké, ce qui est crucial pour équilibrer un système énergétique basé sur des énergies renouvelables intermittentes comme le vent ou le soleil.
  4. Il est compatible avec les infrastructures classiques de stockage et de transport de gaz

L’UE s’est-elle saisie de cette opportunité ? Quels sont ses ambitions en la matière ?

En 2020, la Commission européenne a adopté une stratégie pour l’hydrogène, qui s’inscrit dans le Pacte vert européen. Afin d’assurer la neutralité carbone en 2050, l’UE s’est fixé un objectif de 10 millions de tonnes d’hydrogène renouvelable produites sur son territoire d’ici 2030, et 10 millions de tonnes importées.

Cette stratégie est soutenue par de nombreux instruments : le paquet Fit for 55, le plan REPowerEU, mais aussi par la création d’un véritable marché européen de l’hydrogène, avec des infrastructures transfrontalières et des mécanismes de certification financés en partie par des fonds européens.

En 2050, l’hydrogène devrait représenter 20 à 50 % de la demande énergétique dans les transports et 5 à 20 % dans l'industrie.

Pourtant, on entend de plus en plus que ces objectifs sont difficiles à atteindre. Pourquoi ?

Parce qu’il y a un décalage important entre les ambitions politiques et la réalité industrielle.

L’UE est apparemment un peu trop ambitieuse et les Etats membres n’ont rempli que 60% des objectifs de production pour 2030.

En théorie, la totalité des projets annoncés en matière d'usines d'électrolyseurs serait suffisante pour couvrir les besoins. Or, 98% d'entre eux restent à un stade de faisabilité et seuls 2% ont passé la rampe cruciale de la décision finale d'investissement, sans compter les nombreux projets reportés.

Pourquoi tant de frilosité de la part des Etats membres ?

Dans l’UE, les États membres ont conscience de l’importance de l’hydrogène, mais leurs ambitions sont hétérogènes et pour bon nombre des gouvernements, le sujet est relayé au second plan.

Car la Commission elle-même envoie des signaux contradictoires, difficiles à déchiffrer :

Les institutions européennes reculent sur la question de l’hydrogène vert. Dans sa communication sur une gestion industrielle du carbone pour l’UE, la Commission semble faire primer l’hydrogène bas carbone (produit à partir de gaz naturel) et la captation de Co2.

Après une mobilisation importante, est-il toujours sûr de croire à l’avenir de l’hydrogène vert si d’autres solutions sont priorisées ?

C’est que l’ambition des débuts est confrontée désormais aux blocages pratiques

Certains Etats membres tentent de se placer en leaders dans la matière : le Danemark, l’Allemagne, l’Espagne, la France et les Pays-Bas.

Mais même au sein de ces « pionniers » européens, les appels réalisés par le politique peinent à mobiliser les investisseurs.

Selon un rapport de la Cour européenne des Auditeurs, le marché peine à démarrer faute d’une demande garantie, d’un prix final incertain au regard des coûts de construction et du prix actuel de l’électricité, d’un manque de sources de financement et l’absence de réseaux de transport et de distribution…

En résumé, pour l’instant l’hydrogène coûte plus cher à produire qu’il ne pourrait être vendu, raison de plus de remettre au centre de l’agenda politique la souveraineté énergétique européenne à travers des signaux clairs et encourageants.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.