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Séisme à l'Est : l'AfD remporte les élections en Saxe-Anhalt

Le candidat principal de l’AfD, Ulrich Siegmund, lors de sa campagne pour les élections parlementaires de 2026. Photo de Roy Zuo sous licence © Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0 Séisme à l'Est : l'AfD remporte les élections en Saxe-Anhalt
Le candidat principal de l’AfD, Ulrich Siegmund, lors de sa campagne pour les élections parlementaires de 2026. Photo de Roy Zuo sous licence © Creative Commons Attribution-Share Alike 4.0

Dans leurs chroniques sur euradioJeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.

Le 6 septembre 2026, l'Alternative für Deutschland (AfD) a remporté les élections régionales de Saxe-Anhalt, un Land de l'ex-RDA, avec un score sans précédent dans l'histoire du parti. Ce résultat, largement commenté en France et en Europe, ouvre une séquence électorale de plusieurs semaines en Allemagne, avec deux nouveaux scrutins régionaux prévus le 20 septembre.

J’accueille Jeanette Süß chercheuse au comite des relations franco allemandes à l’ifri. Alors Jeanette, Que s’est-il passé le 6 septembre ? Quels résultats ont été obtenus et à quelle étape du processus en sommes-nous aujourd’hui ?

Les résultats sont effectivement spectaculaires. L'AfD, menée par sa tête de liste Ulrich Siegmund, 35 ans, arrive largement en tête avec 43,8 % des voix, soit plus du double de son score de 2021. Elle réalise ainsi la plus forte progression jamais enregistrée par un parti dans l'histoire de la République fédérale. La CDU du chancelier Friedrich Merz s'effondre à 17,2 %, son pire résultat régional, loin derrière. Suivent le SPD avec 9,3 %, les Verts avec 8,9 % et Die Linke avec 8,6 %. L'Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) fait une entrée au Landtag avec un peu plus de 5 % des voix, tandis que les libéraux du FDP disparaissent du Parlement régional. La participation a atteint un niveau record, 77,8 %, en forte hausse par rapport à 2021.

Avec trois sièges seulement de la majorité absolue l’AfD n’a jamais été aussi proche de diriger un exécutif régional. Depuis, c'est la phase des tractations. Le SPD, la CDU, les Verts et Die Linke ont tous exclu toute discussion avec l'AfD. Seul le BSW, l’alliance autour de Sahra Wagenknecht, figure de proue de la gauche radicale, a refusé toute coalition officielle. Mais la branche régionale de l’AfD avait exclu un gouvernement minoritaire – le Land semble donc à être dans une impasse politique.

Comment expliquer le succès électoral de l’AfD ? Quels sont les facteurs propres à l’Est de l’Allemagne, et dans quelle mesure le contexte politique actuel a-t-il joué ?

Les deux dimensions se combinent. Sur le plan structurel, le Saxe-Anhalt reste l'un des Länder les plus pauvres d'Allemagne, marqué par la désindustrialisation et un sentiment durable de déclassement, trente-cinq ans après la réunification. L'AfD s'est imposé progressivement dans les Länder de l'Est depuis son entrée dans les parlements régionaux en 2014-2016, en s'appuyant sur des milieux contestataires déjà existants et en se radicalisant nettement après la crise migratoire de 2015. Une partie de l'électorat exprime aussi ce que les chercheurs appellent une forme d'« ostalgie », doublée d'un rejet persistant d'un système politique perçu comme calqué sur les schémas ouest-allemands depuis l'unification.

À cela s'ajoute une dimension beaucoup plus actuelle avec le rejet massif du gouvernement fédéral. Selon un sondage, 87 % des électeurs de Saxe-Anhalt se sont dit mécontents de l'action de Friedrich Merz, dont la cote de popularité est au point bas. Arrivé au pouvoir en mai 2025 avec un discours de fermeté migratoire censé reprendre des voix à l'AfD, le chancelier n'a pas tenu ses promesses aux yeux de nombreux électeurs, dans un contexte économique dégradé. Ce mécontentement envers Berlin a probablement pesé plus lourd, dans le vote, que l'adhésion pleine et entière au programme de l'AfD lui-même.

Quelles conséquences cette élection peut-elle avoir sur la politique fédérale allemande ? Et pourquoi ce scrutin régional est-il suivi de si près en France et dans le reste de l’Europe ?

Cette élection dépasse très largement le cadre du Saxe-Anhalt. Le scrutin fonctionne comme un laboratoire pour l'AfD lui-même car la direction du parti, crédité d'environ 28 % au niveau fédéral, observe de très près la stratégie de campagne de l’AfD au niveau local pour s'en inspirer ailleurs dans le pays.

Pour la France et les partenaires européens de l'Allemagne, ce résultat est perçu comme un signal politique majeur. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a dénoncé un programme contraire à l'esprit européen. Plus largement, une victoire de l'AfD à l'échelle d'un Land, alors qu'il reste hostile au réarmement européen et favorable à un rapprochement avec la Russie, interroge directement la solidité du soutien allemand aux orientations européennes en matière de défense et de politique étrangère, à un moment où Berlin est censé jouer un rôle moteur en Europe. C'est aussi un test pour le fameux « cordon sanitaire » qui exclut toute coalition avec l'AfD : plus le parti progresse, plus la question de sa tenue se pose avec acuité.

Après ce scrutin, deux autres élections régionales se tiendront le 20 septembre, à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale. En quoi le contexte et les enjeux diffèrent-ils dans ces deux Länder ? L’AfD peut-elle y confirmer sa dynamique électorale ?

Les deux scrutins n'ont pas du tout la même physionomie. En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, la situation ressemble en partie à celle du Saxe-Anhalt dans le sens que c'est un Land de l'ex-RDA, rural, vieillissant, également marqué par des inquiétudes économiques. Les sondages y donnent l'AfD en tête mais au coude-à-coude avec le SPD de la ministre-présidente sortante Manuela Schwesig, autour de 35 %. 

Berlin, en revanche, est un espace urbain, cosmopolite, avec une population plus jeune et plus diverse, où les préoccupations dominantes sont moins la désindustrialisation ou l'« ostalgie » que la crise du logement et la hausse des loyers. Résultat : l'AfD y est créditée d'environ 18 %, un niveau bien plus bas que de ses scores dans l'Est rural, et c'est Die Linke, porté par une candidate axée sur le logement, qui apparaît en tête d'un scrutin très fragmenté à quatre partis. Une victoire de l'AfD y est donc nettement moins probable qu'en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, même si la fragmentation grandissante du paysage politique allemand rend plus difficile la formation d’une coalition quelconque. 

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.