Tous les mois, Théo Verdier, co-directeur de l'observatoire Europe de la Fondation Jean-Jaurès, revient sur un développement récent dans l'actualité européenne, pour analyser sa réception dans le débat public français.
Théo, vous vous êtes posé cette question : qui sera le candidat du drapeau européen ?
On le rappelle, Emmanuel Macron, le président sortant, ne peut pas se présenter à nouveau. Il a basé son identité politique sur son projet européen, mais Théo, aucun de ses héritiers putatifs ne semble vouloir reprendre cet engagement comme un marqueur.
Depuis sa première campagne en 2017 et son discours de la Sorbonne quelques mois plus tard, le président a redonné de l’importance à la France sur la scène intellectuelle et politique européenne. Et en cela, il a largement contribué à la mise en place d’avancées récentes, le pacte vert en 2019, le plan de relance post-pandémie en 2020 ou encore à l’adoption en 2023 des grandes règles qui régissent aujourd’hui notre vie numérique.
La fin de son second mandat sera tout autant marquée par les questions européennes. Son influence sur la scène politique hexagonale tend à se réduire. Et l’importance des enjeux internationaux est à son acmé dans notre vie publique, sous la triple impulsion de l’aide à l’Ukraine, des conséquences politiques de l’hostilité états-unienne à l’égard de l’Union européenne et de la crise économique résultant de la guerre menée par Washington et son allié israélien à l’Iran.
Le président de la République est un acteur clé du renforcement de la politique de défense européenne. Tant en ce qui concerne le financement en commun de l’industrie d’armement que de la construction d’une doctrine européenne de dissuasion nucléaire.
Et ce positionnement n’est pas celui des successeurs potentiels d’Emmanuel Macron
Il faut noter que les électeurs du président de la République se démarquent des autres familles politiques par l’importance qu’ils accordent aux enjeux européens. En 2017, ils sont 25% à citer le sujet comme une des principales raisons de leur vote. En 2022, la guerre en Ukraine motive le vote de près d’un tiers des soutiens d’Emmanuel Macron contre 15% dans la population générale.
Malgré la force de traction électorale du sujet, ni les anciens premiers ministres Gabriel Attal et Édouard Philippe, ni les aspirants candidats issus de la droite – Bruno Retailleau, Gérald Darmanin – n’en font un sujet clé de leurs campagnes de positionnement pré-2027. Ce qui peut s’expliquer par deux facteurs. Premièrement, le président occupe tout l’espace en ce domaine, forçant les dirigeants du bloc central à prendre le large sur d’autres enjeux pour exister.
Deuxièmement, le centre de gravité du macronisme s’est éloigné du centre-gauche originel. Et ses leaders retrouvent un euro-réalisme plus proche de la droite, centré sur les questions de sécurité et d’identité. En témoigne d’ailleurs la sortie récente de Bruno Retailleau, accusant l’Espagne de prêter le flanc à une nouvelle vague migratoire par la régularisation d’un demi-million de travailleurs immigrés. L’Italie de Georgia Meloni a beau avoir mené depuis 2023 une politique similaire sans causer de tels effets rebonds, toute l’extrême-droite française a rejoint la polémique lancée par le Vendéen. Un symbole d’une lecture plus clivante des acquis européens, à commencer par le fonctionnement actuel de la libre-circulation, au sein de ce que nous pouvons encore pour quelques mois appeler le bloc central.
Il manquerait donc un candidat pour soulever le drapeau européen pendant la campagne ?
Les sympathisants centristes (Modem, Renaissance), socialistes et écologistes partagent sur les questions européennes une importante proximité idéologique. Ils sont près d’un sur deux à considérer que l’unification européenne doit être approfondie, contre 32% des Français en général. Et près de deux tiers à déclarer se sentir à la fois Français et Européen.
Ce camp politique, que nous pourrions appeler les fédéralistes, représentait en cumulé 38% des suffrages aux élections européennes de 2024. Elle se distingue largement sur ces sujets des sympathisants de la droite LR et de la gauche insoumise.
Couplée à l’abandon du fer de lance européen par les héritiers du macronisme, la situation laisse donc un large champ politique disponible pour une campagne marquée par l’engagement européen. Il serait donc facile d’imaginer le centre-gauche récupérer le fédéralisme comme image de marque. Or, à l’heure où émergent des appels à une candidature d’union de la gauche « non-mélenchoniste », on constate que ce champ politique recouvre des segments électoraux totalement opposés sur le bien-fondé de l’européanisation. L’identité européenne des militants écologistes n’est pas celle des communistes.
Alors Théo, quelle force incarnera cette ligne ?
L’hypothèse la plus probable est celle de voir le Parti socialiste et Raphael Glucksmann relever le flambeau. Leur liste aux élections européennes comptait déjà 30% d’électeurs ayant voté pour Emmanuel Macron au premier tour en 2022. Toutefois, l’espace politique est plus que ténu entre les candidats issus du bloc central qui conservent une base pro-européenne et le reste de la gauche LFI et communiste.
Un entretien réalisé par Florent Vautier