Tous les mois, Théo Verdier, co-directeur de l'observatoire Europe de la Fondation Jean-Jaurès, revient sur un développement récent dans l'actualité européenne, pour analyser sa réception dans le débat public français.
Vous aviez envie de nous parler de cet élu français qui vient de décrocher le drapeau européen de sa mairie.
Il y a quelques semaines, Christophe Barthès, le maire de Carcassonne, a décroché le drapeau européen de l’hôtel de ville.
« Il n’y a que le drapeau français, bleu, blanc, rouge, qui vaille sur le fronton de la mairie », a déclaré le nouvel élu, à la tête d’une liste Rassemblement national, dans une interview sur Sud Radio.
L’édile a été suivi par la maire de Canohès dans les Pyrénées-Orientales, avec une vidéo largement relayée en ligne.
La polémique nationale qui s’en est suivie correspond au but recherché par ces nouveaux maires RN. Dans leur communication locale et nationale, c’est le symbole fondateur d’une nouvelle ère politique.
Mais tout ça n’est pas nouveau.
Cette séquence s’inscrit dans une scénographie devenue banale pour les opposants au projet européen.
En 2017, Jean-Luc Mélenchon propose de décrocher le drapeau européen dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale.
En 2019, l’ancien dirigeant RN Florian Philippot s’en prend au drapeau d’un centre des impôts à Forbach en Moselle. Et on pourrait terminer la liste des polémiques récentes sur l’étendard européen avec celle déclenchée par l’accrochage du drapeau bleu aux 12 étoiles sous l’Arc de triomphe lors de la dernière présidence française du conseil de l’UE en 2022.
Pour certains, ces actes appellent une réponse.
Le retrait d’un symbole de l’Union devrait signifier le refus de tout projet à dimension européenne.
Plus de départ en Erasmus pour les étudiants du territoire, plus de fonds de cohésion pour les infrastructures, les initiatives culturelles, plus de politique agricole pour les exploitants.
On a vu fleurir ce type de réponses sur les réseaux sociaux.
Un député européen belge, appartenant au groupe Renew, a ainsi écrit au maire de Carcassonne en lui demandant s’il comptait retourner les 12 millions d’euros de fonds européens dont a bénéficié l’aéroport de Carcassonne.
Mais vous appelez à limiter ce type d’arguments.
Il est premièrement assez facile de répondre que la France est contributrice nette au budget européen. Ce que n’a pas manqué de souligner Marine Le Pen en réaction.
Et ils nous ramènent à une mesure faciale des apports de l’appartenance de la France à l’Union. Nous ne prenons pas en compte des arguments bien plus structurants.
Cinq des Vingt-Sept comptent parmi les 10 premiers partenaires commerciaux de l’Hexagone. 250 000 frontaliers travaillent dans des pays de l’UE.
Et l’Union est la première contributrice de l’aide à l’Ukraine face à l’agression russe.
Mais que veulent donc nous dire les responsables du Rassemblement National concernés ?
La France serait-elle mieux hors de l’Union ? Où s’arrêtent l’europhobie des élus français d’extrême droite ?
Ces questions surviennent alors que le discours du RN, depuis les élections européennes de 2019, porte sur le thème d’un changement de l’Europe de l’intérieur.
C’est-à-dire la volonté de s’appuyer sur l’influence croissante au Conseil et au Parlement européens des forces ultraconservatrices pour porter son agenda.
Cette stratégie fonctionne bien mieux que l’opposition de principe. Il n’y a qu’à voir la position que le Parlement a adopté sur la future procédure européenne de retour.
Elle vise à permettre l’expulsion dans un pays tiers d’un migrant en séjour irrégulier.
La droite chrétienne-démocrate a pour l’occasion pleinement assumé son alignement de pensée avec les forces d’extrême droite.
Il existe une place politique sur le Vieux Continent pour le projet d’une Europe forteresse, partageant les idées de la droite la plus radicale sur l’immigration, la sécurité, le rôle de l’Union dans le soutien à l’Ukraine ou encore le climat. Et avec des élections nationales prévues en 2027 en Pologne, en Espagne, en Italie et en France, le risque de voir ce courant représenté dans 4 des 5 plus grands pays de l’UE existe.
À l’inverse, l’opposition de principe à l’Union est un vecteur politique inefficace, que le RN a abandonné en 2017 pour donner suite à deux échecs consécutifs sur ce thème à l’élection présidentielle.
Alors quand un élu RN décroche le drapeau européen, que nous dit-il ?
Je ne reconnais pas l’existence politique de ce que vous appelez l’Union européenne.
Très bien, le naturel a été chassé, il est revenu au galop. Ne les laissons pas s’arrêter en si bon chemin et questionnons, tout au long de la campagne qui s’ouvre, le rapport de la base du RN au projet européen.
Ce qu’on y découvrira sera riche d’enseignements.
Entretien réalisé par Florent Vautier