Bruxelles vue de Paris

Nucléaire européen : une doctrine à construire en France

Emmanuel Macron au château d'Alden Biesen, le 12 février 2026 - European Union Nucléaire européen : une doctrine à construire en France
Emmanuel Macron au château d'Alden Biesen, le 12 février 2026 - European Union

Tous les mois, Théo Verdier, co-directeur de l'observatoire Europe de la Fondation Jean-Jaurès, revient sur un développement récent dans l'actualité européenne, pour analyser sa réception dans le débat public français.

Pour ce premier épisode, vous avez voulu revenir sur le discours d’Emmanuel Macron le lundi 2 mars à l’île Longue près de Brest. Un discours sur la dissuasion nucléaire.

Le discours sur la dissuasion du président de la République constitue, en ce qui concerne les sujets de défense et de sécurité, l’événement de politique intérieure européenne le plus marquant depuis le pivot américain vers l’Asie sous l’ère Obama.

La proposition française est de disséminer en Europe des éléments de notre force de frappe nucléaire. Et d’engager un dialogue structuré sur cette question avec huit pays européens, à commencer par la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Pologne. Le chancelier allemand et le président français ont publié, dans la foulée du discours de l’Ile Longue, un communiqué pour annoncer que l’Allemagne participerait dès cette année aux exercices nucléaires français.

Une observation : les deux dirigeants se réclament pour ce faire de leurs engagements communs liés à l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord ET à l’article 42 du Traité sur l’Union européenne.

Et vous y voyez une nouveauté ?

Oui, car la proposition française transcrit la nécessité pour les pays européens de s’affranchir de la seule tutelle états-unienne. La guerre en Ukraine a initié le changement de trajectoire de l’UE sur les questions de défense. Que nous soyons devenus le 1ᵉʳ soutien financier et militaire à Kiyv ne nous étonne plus. Que l’UE finance par un emprunt commun des programmes d’armement nous apparaît naturel. Ce sont toutefois des mouvements de réaction à l’impérialisme russe. Il manquait encore une réaction européenne, née d’une impulsion intérieure, sur la question de la dissuasion, puisque nos rapports à Washington restent dominés par notre dépendance sécuritaire aux États-Unis.

La proposition française et son accueil favorable par les Européens traduisent donc en actes le nouveau consensus continental.

L'Europe doit compter sur elle-même pour défendre son intégrité territoriale. Bien sûr, l’objectif n’est ni de s’affranchir de l’OTAN ni de divorcer définitivement avec Washington. Mais la guerre en Iran et la réaction violente de Donald Trump au refus de l’Espagne d’y apporter un soutien logistique illustrent la nécessité d’avoir des options pour dire « Non » le moment venu. Et idéalement, de le faire sans contribuer à la prolifération, puisque l’alternative consiste à voir de nouveaux pays européens se doter de l’arme nucléaire. Ce qu’a proposé le président polonais pour son pays en février.

Donc, le discours d’Emmanuel Macron est pour vous un moment historique ?

C’est un changement de doctrine, ce qui ouvre le champ des possibles. Or, si Emmanuel Macron a posé une base, difficile d’imaginer la France aller beaucoup plus loin après l’été 2026 alors que la campagne présidentielle montera en puissance. La question est donc de savoir si nos partenaires européens peuvent avoir confiance dans la stabilité de nos promesses.

Les réactions françaises sont intéressantes et peuvent rendre optimistes. Le discours de l’Ile Longue prolonge la portée de l’engagement nucléaire français. Et préserve le consensus national : l’unité dans la décision d’emploi, réservée au seul président français, et l’autonomie dans la planification. Le Rassemblement national a réagi mezzo voce Marine Le Pen a déclaré sur RTL qu’elle voyait dans ces orientations un signe que la position du RN avait été entendue. Bruno Retailleau est apparu lui bien plus sceptique à l’ouverture à l’Europe dans une tribune au JDD.

À gauche, les écologistes ont salué l’orientation générale du discours et Jean-Luc Mélenchon a dit sur son blog partager « l’idée que les Européens doivent reprendre le contrôle de leur destin au moment où la France veut assurer le sien ».

Qu’est-ce que montrent ces brèves réactions et le ton globalement consensuel ?

Cela montre une acception générale ainsi qu’un relatif impensé. Et force est de constater que nous manquons d’un temps dédié à la mise en débat de cette nouvelle doctrine. L’agenda de la discussion publique s’est naturellement tourné vers le conflit en Iran. Il serait toutefois sain que les différentes familles politiques aient le temps et l’oxygène politique comme médiatique de clarifier sa vision du sujet, au Parlement comme dans les médias nationaux.

Ceci, à la fois pour offrir à cet important dossier le confort d’une pré-campagne présidentielle et pour offrir à nos partenaires, qui misent leur intégrité sur notre capacité à tenir nos engagements, une visibilité sur les options possibles dans le champ politique français. La scène politique doit dans tous les cas identifier que sur cette question, l’attention de l’Europe est entièrement tournée vers Paris – ce qui est rare – à mesure que l’opinion européenne se lasse des outrances contradictoires du Bureau Ovale.

Un entretien réalisé par Florent Vautier