L’Europe est composée de différents acteurs (États, entreprises privées, organisations internationales…) qui jouent un rôle majeur dans les relations internationales. La série « L’Europe et le Monde » sur euradio cherche à éclairer l’auditeur sur certains aspects de la place du Vieux continent sur la scène internationale.
Cette chronique a été initiée et proposée par Justin Horchler, étudiant à Sciences Po Bordeaux, en 2023-2024 et est désormais animée par Ani Chakmishian.
L’Union européenne cherche à renforcer ses liens avec l’Inde, en accélérant les négociations d’un accord de libre-échange. Pourquoi cet empressement soudain ?
L’Europe se trouve à un tournant géopolitique. Avec un climat de tensions croissantes entre l’UE et la Chine, les incertitudes sur la politique commerciale des États-Unis avec les taxes douanières du Président Trump et le conflit en Ukraine, Bruxelles doit diversifier ses partenariats. L’Inde, cinquième puissance économique mondiale et marché en pleine expansion, apparaît comme un choix stratégique naturel.
Un choix naturel, certes, mais les négociations traînent depuis plus de quinze ans. Qu’est-ce qui bloque ?
Plusieurs points difficultés demeurent. L’agriculture est un sujet explosif : l’UE veut un accès plus large aux marchés indiens, mais New Delhi protège ses petits exploitants. De son côté, l’Inde réclame plus de facilités pour ses exportations de textiles, de produits pharmaceutiques et d’acier, ce qui inquiète certains États européens. Autre point de tension : les normes environnementales de l’UE, comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), qui sont perçues par l’Inde comme des barrières protectionnistes déguisées.
Est-ce que cet accord peut réellement voir le jour d’ici la fin de l’année, comme l’espèrent le premier ministre indien et Ursula Von der Leyen ?
L’objectif est ambitieux, voire optimiste. Il faut se rappeler que les discussions avaient été gelées pendant presque une décennie avant de reprendre en 2022. Mais l’urgence politique et économique pourrait accélérer le processus. En revanche, il est possible que l’UE et l’Inde se contentent d’un accord partiel, ciblé sur certains secteurs comme la technologie et l’industrie, plutôt qu’un accord global trop complexe à finaliser rapidement.
L’Inde est aussi un partenaire de la Russie. Ce rapprochement avec l’UE peut-il changer la donne ?
C’est un sujet délicat. L’Inde maintient une relation historique avec la Russie, notamment en matière d’armement et d’énergie. Bruxelles aimerait réduire cette dépendance et propose des alternatives européennes. Par ailleurs, le rapprochement sino-russe inquiète New Delhi, ce qui pourrait l’inciter à diversifier ses alliances, y compris avec l’UE.
L’Inde est aujourd’hui le pays le plus peuplé du monde. Est-ce un atout ou un défi dans ces négociations ?
C’est les deux à la fois ! L’Inde a dépassé la Chine en termes de population, avec plus de 1,4 milliard d’habitants. C’est une force colossale, qui lui offre un marché intérieur immense et une main-d’œuvre jeune et dynamique. Le premier ministre indien veut en faire la prochaine superpuissance industrielle et technologique, et il sait que l’UE a besoin de partenaires solides face à l’incertitude internationale. Mais ce poids démographique implique aussi des défis : infrastructures à moderniser, inégalités à réduire, et un besoin crucial d’investissements étrangers. Et c’est là que viendrait en jeu l’Europe.
Finalement, qui a le plus à gagner dans cette alliance UE-Inde ?
Tout dépendra du compromis trouvé. L’UE y voit une opportunité de réduire son exposition à la Chine et de renforcer sa présence en Indo-Pacifique. L’Inde, elle, pourrait obtenir un meilleur accès au marché européen, des investissements et un appui technologique.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.