L'Europe et le monde

L’Europe fait un grand pari sur l’Inde

L’Europe fait un grand pari sur l’Inde

L’Europe est composée de différents acteurs (États, entreprises privées, organisations internationales…) qui jouent un rôle majeur dans les relations internationales. La série « L’Europe et le Monde » sur euradio cherche à éclairer l’auditeur sur certains aspects de la place du Vieux continent sur la scène internationale.

Ce 27 janvier l’Inde et l’UE ont conclu, le tant attendu, accord commercial de libre-échange. Pourquoi est-il présenté comme historique ?

Parce qu’il sort d’un feuilleton de près de vingt ans : lancé en 2007, interrompu longtemps, relancé en 2022. Et parce que l’échelle est énorme : l’UE et l’Inde, c’est près de 2 milliards de personnes et environ un quart du PIB mondial. « Nous avons conclu la mère de tous les accords », a dit Ursula von der Leyen. Dans un monde qui se ferme, conclure un accord de cette taille, c’est un signal politique fort.

Qu’est-ce qu’on a signé, au juste ?

Le cœur, c’est la baisse des droits de douane. L’Inde réduit ou supprime des taxes sur l’immense majorité des biens européens, et l’UE fait la même chose pour les produits indiens. L’objectif, c’est d’ouvrir des marchés, de baisser les coûts, et de rendre les règles du jeu plus stables.

Quels bénéfices concrets pour l’Europe ?

Accéder enfin à un marché indien difficile d’accès, car l’Inde est très protectionniste. Pour l’UE, c’est une opportunité sur des secteurs où elle est forte : automobile, machines, chimie, pharmacie, équipements industriels. Bruxelles évoque même un possible doublement des exportations vers l’Inde d’ici 2032. L’exemple très parlant concerne les voitures : l’accord prévoit une baisse progressive des droits indiens, jusqu’à 10 % sur plusieurs années, avec un quota annuel. Les vins et spiritueux européens, notamment français, bénéficient aussi d’une forte baisse des taxes à terme. Et l’huile d’olive, portée par l’Italie et la Grèce, devient beaucoup plus compétitive.

Et l’Inde, elle y gagne quoi ?

Un accès quasi total au marché européen pour ses exportations. Les secteurs gagnants côté indien sont très « emploi » : textile, cuir, bijoux, chimie, produits de la mer. Pour New Delhi, c’est une manière de soutenir l’industrie, d’attirer des investissements et de créer des emplois à grande échelle.

Pourquoi cet accord arrive maintenant ?

Ce n’est pas un coup de tête : le projet est ancien. Mais le timing est politique : après le Covid, la guerre en Ukraine, et la fragmentation du commerce mondial par les taxes instaurées par Donald Trump, tout le monde cherche à sécuriser ses débouchés. Et l’Inde comme l’UE veulent montrer qu’il existe une voie autonome, sans dépendre d’un seul grand partenaire. Car l’UE et l’Inde importent beaucoup de Chine, et veulent diversifier leurs chaînes d’approvisionnement.

Et sur le plan international, ça change quoi pour l’Europe ?

Ça renforce sa présence dans l’Indopacifique, là où se joue une partie de la croissance mondiale. Et ça donne à l’UE un levier : plus elle a de grands partenaires, plus elle pèse sur les règles du commerce. C’est aussi une manière de ne pas laisser la relation UE–Inde être définie uniquement par Washington ou Pékin.

Pourquoi, contrairement au Mercosur, cet accord ne déclenche pas une révolte ?

Parce que les lignes rouges agricoles ont été sorties du texte. Les produits les plus sensibles ont été exclus, côté européen et côté indien : bœuf, riz, produits laitiers, sucre, etc. Donc pas de choc d’importations sur les filières les plus fragiles. L’accord baisse les droits seulement sur des produits où l’Europe est offensive : vins et spiritueux, huile d’olive, et certains produits transformés.

Quel point peut, malgré tout, faire polémique en Europe ?

L’acier. L’accord prévoit un contingent d’acier indien bénéficiant de droits réduits, en échange d’une ouverture réciproque pour l’acier européen. Or, en Europe, la sidérurgie est ultra-sensible : emplois, concurrence mondiale, transition bas carbone. Donc si contestation il y a, elle pourrait venir davantage de l’industrie que de l’agriculture.

Et la suite, maintenant ?

Il faut encore la mise en forme juridique, puis la ratification par les États membres et le Parlement européen. C’est là que les débats peuvent s’intensifier : clauses sociales, climat, acier, et équilibres politiques nationaux. L’accord est conclu sur le papier, mais le parcours politique n’est pas terminé.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.