Entendez-vous la Terre ?

La déforestation importée a la peau dure

© Justus Menke via Unsplash La déforestation importée a la peau dure
© Justus Menke via Unsplash

« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.

Bonjour Fanny !

Bonjour Laurence !

Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?

Cette semaine, la Terre nous parle de l’action de l’Union européenne pour lutter contre la déforestation. A ce mot, vous devez probablement avoir en tête l’image d’une tronçonneuse dévastant les forêts européennes. Or, il couvre une réalité bien plus large : celle de l’ensemble des produits importés dont la production a participé à la disparition des milieux forestiers à l’échelle internationale. C’est justement ce que le règlement européen contre la déforestation a pour ambition d’encadrer.

Que prévoit exactement ce texte ?

Son objectif est principalement d’interdire la commercialisation au sein de l’Union européenne de tout produit issu de terres déboisées après 2020. Double impact : premièrement, la minimisation de la contribution de l’UE à la déforestation et à la perte de biodiversité. Deuxièmement, la réduction de ses émissions de gaz à effet de serre. Cela concerne des produits comme l’huile de palme, le cacao, le café, le soja, le caoutchouc, le bois, le bétail, ou encore le cuir.

Pourquoi ces produits en particulier ?

Eh bien, ils représentent à eux seuls près de 250 000 hectares de forêt détruits par an d’ici à 2030. Au total, l’Union européenne serait responsable de près de 10% de la déforestation mondiale. Ce qui est lourd de conséquences pour la biodiversité, le cycle des pluies, le climat mondial et les populations autochtones qui vivent dans la forêt. La FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, estime que 420 millions d’hectares de forêts ont été perdus entre 1990 et 2020. Pour vous donner un ordre de grandeur, cette superficie est largement supérieure à la taille de l’Union européenne. Et la principale cause de cette destruction réside dans l’expansion des pâturages et des cultures céréalières, destinés principalement au bétail.

D’où l’importance d’une action rapide si je comprends bien.

Exactement Laurence. Mais c’est tout le contraire qui a eu lieu. Il faut dire que le règlement est loin d’avoir suscité l’engouement des entreprises concernées lors de son adoption en juin 2023. Reportée d’un an en 2024, la date d’application du règlement a été à nouveau différée d’un an par le Parlement européen en novembre 2025. Ce sera donc seulement à compter du 30 décembre 2026 que les grands opérateurs et négociants seront tenus de respecter les obligations prévues. Et à compter du 30 juin 2027 pour les PME. Et plus l’attente se prolonge, plus l’inaction ronge la forêt. D’autant que ce n’est pas tout !

Ce report a également été assorti d’un réexamen du texte. L’objectif : exempter les produits en cuir du champ d’application de ce règlement.

Pour que nos auditeurs comprennent bien, qu’est-ce qu’implique concrètement l’inscription d’un produit dans ce règlement ?

Il s’agit d’adopter une approche fondée sur le cycle de vie. Pour garantir l’effectivité de l’interdiction, la traçabilité des produits importés est essentielle. Le règlement prévoit ainsi des obligations de géolocalisation de l’origine des produits. Les entreprises et commerçants devront faire preuve d’une « diligence raisonnée. » Cela signifie que chacune d’entre elles devra remplir une déclaration et effectuer une évaluation des risques de déforestation tout au long de sa chaîne d’approvisionnement. Prenons l’exemple de l’entreprise de transformation de viande brésilienne JBS. Elle se fournit auprès d’un nombre considérable de sous-traitants, qui peuvent eux-mêmes sous-traiter une partie de leur production. Remonter jusqu’au début de la chaîne pour vérifier qu’il n’a pas causé de déforestation est loin d’être aisé dans nos économies mondialisées. Mais c’est déjà un grand progrès.

Et donc une exemption des produits en cuir conduirait à alléger les obligations prévues par le règlement, c’est bien ça ?

C’est exact. Cela rendrait la traçabilité de la filière bovine particulièrement complexe, puisque la viande serait sujette à l’interdiction mais pas la peau du même animal. Ce qui semble contradictoire. Il est certain que les marques de luxe et le lobby du cuir sont pour quelque chose dans cette décision. A voir si le Parlement européen approuvera ou non cette proposition dans les prochaines semaines.

Ce règlement rappelle d’une certaine manière la clause miroir déforestation présente dans l’accord avec le Mercosur ?

C’est tout l’intérêt des clauses miroirs : garantir le respect d’exigences sanitaires, sociales ou environnementales. Et elles peuvent être redoutablement efficaces. La preuve, le 13 mai dernier, le Brésil a été retiré de la liste des pays autorisés à exporter des animaux et produits d’origine animale vers l’UE. La raison ? L’utilisation d’antibiotiques comme promoteurs de croissance en élevage qui est interdite dans le marché unique. A partir de début septembre 2026, aucun produit d’origine animale en provenance du Brésil ne pourra entrer sur le territoire européen, sauf s’il démontre d'ici là sa conformité. Il est clair que la réglementation européenne n’est pas parfaite mais elle protège de certaines dérives.

Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.