Surréalisantes

Surréalisantes#11 - Leonora Carrington

Self portrait - Leonora Carrington /©Dan Crowther sur Flickr Surréalisantes#11 - Leonora Carrington
Self portrait - Leonora Carrington /©Dan Crowther sur Flickr

Retrouvez chaque semaine Zoé Neboit avec sa chronique Surréalisantes sur euradio pour découvrir le portrait d'une artiste.

Pour votre seconde chronique de 2024, vous avez choisi un personnage pas comme les autres

En tout cas un petit peu plus spécial pour moi, car il s’agit de Leonora Carrington, artiste et écrivaine anglaise dont la vie et l’œuvre ont occupé la moitié de mon mémoire quand j’étais en master, l’autre moitié étant dédiée à Leonor Fini, mais ça, ça sera pour un autre jour. Leonora Carrington naît le 6 avril 1917 dans une petite ville du Lancashire au sein d’une riche famille d’industriels textiles. Son enfance étriquée dans la haute société anglaise, entourée de parents froids et mal-aimants, deviendra un sujet central dans ses premières œuvres. L’une de ses toute première nouvelle, « La débutante », raconte l’histoire d’une petite fille, qui déguise une hyène pour aller à sa place au bal des débutantes, tradition de présentation des jeunes filles de l’aristocratie à la cour.

Mais c’est d’abord la peinture qui lui fait découvrir de nouveaux horizons

Oui, à l’académie d’Amédée Ozenfant à Londres, célèbre peintre moderne français. En juin 1936 est organisée la première exposition surréaliste internationale de Londres. Poussée par son professeur, Leonora s’y rend et c’est là qu’elle rencontre Max Ernst, surréaliste allemand de 26 ans son aîné. Le peintre allemand, dont elle admire l’œuvre, lui fait grande impression. Ils se revoient un an après, l’été 1937, lors d’un dîner. C’est le début d’une des plus célèbres histoires d’amour du surréalisme. Mais il faut se replonger dans le contexte : la jeune britannique a tout juste 20 ans, Ernst 46, c’est un artiste reconnu, elle une jeune inconnue. Ils partent ensemble à Paris où elle découvre son monde, celui de l’avant-garde bouillonnante de l’entre-deux-guerres.

Mais quelque chose les empêche de vivre tranquillement leur romance

La femme de Ernst, Marie-Berthe Aurenche, a le cœur brisé par cette tromperie et fait tout pour les empêcher de se voir. Alors ils fuient la capitale en 1938 pour le petit village de Saint-Martin-d’Ardèche. La relation de Ernst et Carrington n’est pas seulement amoureuse : elle est aussi artistique. Influencée par la liberté du surréalisme, Leonora développe dans des toiles et des contes tout un univers qu’elle nourrit depuis l’enfance, avec des figures totémiques qui sont pour elle autant d’alter egos. Il y a le cheval dans toutes ses déclinations fantastiques, et puis la Mariée du vent, sorte de réinterprétation de Rhiannon, déesse celte, mythologie dans laquelle l’a baignée enfant sa gouvernante irlandaise. De son côté, Ernst développe Loplop, son oiseau totem. Plusieurs de leurs œuvres de cette période mêlent ainsi leurs univers et motifs-clefs.

Mais la guerre vient chambouler le havre de Saint-Martin-d’Ardèche

Dès 1939, Max Ernst est arrêté comme « étranger ennemi » de la France et interné au camp des Milles. Poussée par des amis, Carrington s’exile en Espagne où elle vit un épisode de dépression profonde. Sous l’influence de ses parents, elle est internée de force en institut psychiatrique. Elle tire de cette expérience traumatique l’une de ses œuvres les plus mystérieuses : En Bas, un récit au cœur d’une folie subie où l’invention d’un monde intérieur aide à survivre. Après un an, en 1941 elle parvient à s’échapper en se mariant avec un ami, avec qui elle projette de fuir aux États-Unis aidés par la mécène Peggy Guggenheim.

Mais avant de partir, à Lisbonne, elle fait une rencontre inattendue

Elle croise Max Ernst, qui n’avait pas cru utile de l’informer de sa libération. Leur histoire se termine ainsi sur le port de Lisbonne, mais une autre s’ouvre pour Carrington : après New-York, elle déménage au Mexique en 1942, où elle se rapproche de plusieurs artistes européens exilés notamment Remedios Varo, dont j’ai parlé il y a quelques semaines. Dorénavant, elle place l’amitié au cœur de sa vie, et ce sont les silhouettes d’elle et de Varo que l’on devine dans son roman Le cornet acoustique, récit d’aventure porté par deux exubérants personnages de 90 ans. Son pays d’adoption comble son inspiration artistique, elle se passionne pour la magie et les mayas, se mets à la sculpture, s’implique dans des mouvements féministes. Une vie chargée et longue qui se déroule jusqu’en 2011, où elle décède à 94 ans. C’est une chance, il existe un documentaire d’elle tourné par la BBC en 1992, que je vous encourage à aller voir, pour découvrir plus en profondeur les mondes de Leonora Carrington.