Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

Neutralité dissuasive

Photo de British Library sur Unsplash Neutralité dissuasive
Photo de British Library sur Unsplash

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Cette semaine, Quentin Dickinson, vos Histoires d’Europe ont une teneur délibérément militaire…

La question du moment, au Proche-Orient comme en Europe, c’est : mais comment un pays peut-il faire pour éviter d’être entraîné dans une guerre qui se déclenche près de ses frontières ?

Mais les méthodes pour y parvenir ne sont ni nombreuses, ni garanties : ou bien l’on opte pour la neutralité, ou bien l’on choisit la dissuasion, ou bien idéalement, l’on tente les deux, ensemble.

La neutralité, c’est ce qui paraît le plus évident - alors, commençons par là…

La neutralité, c’est bien, mais il ne suffit pas de la proclamer – encore faut-il qu’elle soit universellement respectée. Prenons par exemple le cas des Pays-Bas, dont la neutralité était énoncée officiellement depuis le XIXe siècle : pendant la Grande guerre de 1914-1918, l’Allemagne n’en viole pas les frontières ; en 1940, en revanche, les Pays-Bas sont envahis par ces mêmes Allemands, à la stupeur de Guillaume II, Empereur d’Allemagne, qui vivait tranquillement en exil près d’UTRECHT depuis son abdication en 1918.

La neutralité n’est donc pas la martingale infaillible. Et les Pays-Bas ont bien compris la leçon, qui, peu de temps après leur libération en 1945, se sont hâtés de rejoindre l’OTAN et la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, ancêtre de l’Union européenne.

D’autres exemples ?...

Il y a le cas assez affligeant du Danemark. Comme les Néerlandais, la neutralité de ce petit royaume a été respectée par tous les belligérants en 14-18. Cependant, interprétant littéralement l’adoption en 1929 par la Société des Nations (prédécesseur des Nations-Unies) du Pacte BRIAND-KELLOGG qui déclarait la guerre illégale, COPENHAGUE s’est employé à réduire son potentiel militaire jusqu’à n’être qu’à peine plus qu’un corps de gardes-frontières. La logique du gouvernement social-démocrate de l’époque, c’était que le pays n’aurait jamais les moyens de faire obstacle à une invasion allemande ou russe, et que, dès lors, il convenait d’épargner des vies et de consacrer l’économie ainsi réalisée à la création d’un filet généralisé de sécurité sociale.

Le 9 avril 1940, les troupes allemandes auront mis six heures (six heures) à conquérir tout le Danemark, pratiquement sans ouvrir le feu.

Et, en 1949, tout comme les Néerlandais, les Danois ont été membres-fondateurs de l’OTAN.

…et l’on en vient à la dissuasion…

…la dissuasion, qui a été parfaitement théorisée par LAO Tseu, décrite par CLAUSEWITZ, et même, si on veut, manipulée par MACHIAVEL ; il paraît cependant plus utile d’examiner un exemple plus proche de nous.

A quoi pensez-vous ?...

Je voudrais évoquer le cas bien connu de la Suisse, pays de neuf millions d’habitants, dont 150.000 soldats. Le service civique obligatoire (au choix : militaire, civil, ou social) pour les femmes comme pour les hommes y est très majoritairement soutenu par l’opinion. Équipées à l’égal d’une armée de l’OTAN, les forces helvétiques reposent sur l’idéal du citoyen-en-uniforme, où chacun est prêt à défendre sa rue, son quartier, son village – bref, un modèle de défense opérationnelle du territoire.

…mais où au juste est la dissuasion dans tout cela ?...

J’y viens. Rebobinons : nous sommes en 1939. Le 30 août, à l’avant-veille du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, par une majorité écrasante, l’Assemblée fédérale désigne le Colonel divisionnaire Henri GUISAN, 65 ans, aux fonctions de général, commandant-en-chef, grade qui n’existe qu’en cas de grand péril national.

Le 25 juillet suivant, le désormais Général GUISAN réunit l’ensemble de ses 300 officiers supérieurs sur la vaste prairie du Grütli, qui surplombe le Lac des Quatre-Cantons.

Ce lieu n’est pas choisi au hasard : selon la tradition, c’est ici-même que les représentants des vallées des futurs cantons d’Uri, de Schwytz, et d’Unterwald font serment d’alliance contre l’occupant autrichien au XIVe siècle. C’est généralement considéré comme l’un des actes-fondateurs de l’actuelle Confédération suisse.

Et que dit le Général GUISAN à ses collaborateurs ?...

Il leur explique sa théorie du Réduit national : une défense militaire légère et mobile aux frontières, qui s’effacera là où les Allemands ou les Italiens feront irruption, laissant l’ennemi s’engager dans une succession d’embuscades soigneusement préparées, le relief montagneux s’y prêtant particulièrement.

Le message aux éventuels envahisseurs est clair : « vous pourrez sans doute vous rendre maîtres de notre pays, mais vos pertes seraient telles que, franchement, le jeu n’en vaudrait pas la chandelle ».

Et cette menace a-t-elle été prise au sérieux à BERLIN et à ROME ?...

Absolument. Le plan d’invasion, qui existait bel et bien, a été abandonné, tout comme le projet de partage du pays, et la neutralité territoriale de la Suisse a été respectée, à quelques obus perdus près.

Et cette théorie pourrait-elle être toujours d’application aujourd’hui ?...

Si, dans une confrontation du faible au fort, l’avis des chefs militaires est écouté et compris par leurs dirigeants politiques, oui, certainement. Mais si les décisions militaires sont imposées par des civils à leurs états-majors apeurés et soumis, cela vous donne l’enlisement des forces russes en Ukraine.

Aujourd’hui, le recours à l’arme nucléaire revient dans les menaces, notamment russes ; nous retrouvons là la logique de la Guerre froide, selon laquelle la dissuasion se fonde sur la réplique automatique et sur l’assurance garantie de la destruction réciproque, dont l’acronyme en anglais en dit long : M-A-D, MAD.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.