Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

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Cette semaine, Quentin Dickinson, votre Histoire d’Europe s’attachera à évoquer une personne dont le nom est à la fois un peu oublié et, en même temps, abusivement cité…

Notre homme est en effet une référence dans les milieux de l’extrême-droite, où il est présenté comme un inspirateur clandestin d’une Europe ouverte à l’immigration, au renoncement volontaire à la souveraineté des États-nation, à la domination de la succursale européenne d’une élite mondialiste.

L’intérêt de cette démarche saute aux yeux : voilà enfin révélée l’identité du maître-marionnettiste, dont l’œuvre consiste à inspirer l’avènement d’une Union européenne, ennemie-jurée du peuple, attachée à saper les libertés et, en particulier, la liberté d’expression et la défense des identités nationales.

Les dirigeants d’extrême-droite appellent constamment à l’appui de leurs ambitions électorales ces thèses, sans connaître pour la plupart celui qui passe pour en être l’initiateur.

Nous pouvons le nommer : il s’agit du Comte Richard de COUDENHOVE-KALERGI.

Et qui est ce si redoutable personnage ?...

Né d’un père de la noblesse austro-hongroise et d’une mère japonaise – ce qui était plutôt rare pour l’époque et pour ce milieu – il voit le jour en 1894 à TOKYO et meurt en 1972 en Autriche. En 1919, il s’était retrouvé citoyen tchécoslovaque et, vingt ans après, le voilà naturalisé français.

Cependant, avant la chute de l’Empire austro-hongrois, il vit au domaine familial à RONSPERG en Bohème ; diplomate possédant la connaissance de seize langues, son père l’initie tôt au vaste monde, sa mère lui apportant le goût des cultures orientales. Étudiant à l’Université de VIENNE, il en ressort docteur en philosophie en 1917. Deux ans auparavant, il aura épousé une comédienne allemande de religion juive, divorcée, et dont il adopte la fille.

Et que fait-il au cours de ces années de l’après-guerre ?...

Installé à VIENNE, il réfléchit à la fragilité de l’époque et se met à écrire hors du contexte universitaire. Publié dans des journaux à VIENNE et à BERLIN, son appel en 1922 à un nouvel ordre européen étonne et séduit, sans pour autant que tous en aient bien compris le substrat philosophique. Mais voilà lancé le Mouvement pour les États-Unis d’Europe.

C’était donc lui l’auteur de cette formule !...

Non, les États-Unis d’Europe est une formule qui remonte au XIXe siècle – et d’ailleurs Victor HUGO l’utilisait. Mais pour ce qui est du Mouvement, c’est effectivement à COUDENHOVE-KALERGI qu’on le doit.

L’année suivante, la dynamique se précise : désormais, l’initiative se nommera Mouvement paneuropéen, à la suite de la publication de son livre Paneuropa.

Et il y propose l’idée de rendre impossible toute guerre entre l’Allemagne, la France, et le Benelux par la mise en commun de la gestion du charbon et de l’acier, matériaux indispensables à toute industrie militaire. Perçue à l’époque comme quelque peu irréaliste, l’idée deviendra réalité vingt-huit ans après, lors de la signature du Traité de Paris, créant la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, la CECA, ancêtre de l’actuelle Union européenne.

En 1926 se tient à VIENNE le premier Congrès paneuropéen. Trois ans après, le ministre français des Affaires étrangères, Aristide BRIAND, précise l’idée européenne, qui doit associer « les peuples d’Europe par une sorte de lien fédéral », selon son discours devant la Société des Nations, prédécesseur des Nations-Unies.

COUDENHOVE-KALERGI propose de son côté la création d’un hymne européen sur la musique de l’Ode à la Joie de BEETHOVEN ; il lance aussi l’idée d’une Fête des Peuples d’Europe au mois de mai.

Mais la Seconde Guerre mondiale approche et mettra bas ces généreux idéaux…

Inévitablement, haine, violence, et destruction occulteront le travail de COUDENHOVE-KALERGI, exfiltré in extremis d’Autriche en 1938, pendant que la Gestapo confisque les archives du Mouvement paneuropéen à VIENNE, lesquelles archives de retrouveront après-guerre entre les mains des Soviétiques.

Il semblerait qu’elles soient toujours conservées à MOSCOU. Mais c’est réfugié à NEW-YORK que notre homme continue à organiser l’Union paneuropéenne, comme une espèce de gouvernement de l’avenir en exil.

Mais que peut-il faire d’utile à la cause, si loin de l’Europe ?...

En fait, beaucoup. Dès 1943, c’est à NEW-YORK que se tient le Ve Congrès paneuropéen. COUDENHOVE-KALERGI avance l’idée d’un Conseil de l’Europe, à créer dès que les armes se seront tues – de LONDRES sous les bombes, Winston CHURCHILL lui apporte son soutien, et de lui écrire : « Ce Conseil de l’Europe, ce sera notre première étape – je vous dis donc : Debout, l’Europe ! ». Ce sera chose faite dès le 7 mai 1948 au Congrès de La HAYE, d’ailleurs présidé par CHURCHILL.

De ce moment jusqu’à sa mort, COUDENHOVE-KALERGI ne cessera de se mobiliser auprès des dirigeants européens, dont de GAULLE, pour la cause d’une Europe, riche de ses diversités et apôtre de la paix entre les nations du monde.

Mais on ne comprend pas, Quentin Dickinson : vous nous disiez d’entrée de propos que cet infatigable père de l’Europe était une référence pour l’extrême-droite ?...

En effet, mais de façon assez contradictoire : pour une partie de l’extrême-droite, c’était un universaliste, fossoyeur des nations et des traditions ; pour d’autres, pourtant de la même tendance, au contraire, il avait rencontré MUSSOLINI et entretenait une correspondance avec un philosophe, inspirateur du Duce, et donc, il ne pouvait être que des leurs.

Enfin, et pour rajouter à la confusion, une biographie de COUDENHOVE-KALERGI, aussi brouillonne que tendancieuse, a été publiée à charge d’auteur en 2005, sous le titre Auf Wiedersehen, Europa!, (Au revoir, l’Europe !) par le pamphlétaire néonazi et négationniste autrichien, Gerd HONSIK.

Voilà pourquoi il paraît juste et utile de rendre ces jours-ci à Richard de COUDENHOVE-KALERGI sa place au panthéon des vrais Pères de l’Europe.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.