« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?
Cette semaine, la Terre nous parle de poésie. Ou plus précisément du moment où la poésie et les mots se heurtent à une réalité qui les dépassent. Laissez-moi vous conter aujourd’hui l’histoire des haïkus japonais, confrontés aux bouleversements environnementaux.
Peut-être pour commencer par un rappel pour nos auditeurs, qu’est-ce qu’un haïku Fanny ?
Considéré comme l’une des formes poétiques les plus courtes au monde, le haïku classique est un poème composé de trois phrases de 5-7-5 syllabes. Le grand maître du haïku est le poète Basho Matsuo qui a codifié le genre au 17ème siècle. Pour créer un haïku, il est nécessaire de respecter certaines règles, dont une essentielle : l’ancrage du haïku dans une saison et une émotion. La plupart du temps, les haïkus évoquent un instant éphémère et fragile et invitent à la méditation sur les changements de la nature.
La nature est effectivement une grande source d’inspiration pour la poésie japonaise. Le haïku trouve ses origines dans les fondements de la religion shinto et de son respect pour l’ensemble du vivant, c’est bien ça Fanny ?
C’est exactement ça Laurence. Au Japon, l’observation et l’appréciation de la nature occupent une place importante. Il suffit de constater l’engouement du hanami, l’émerveillement devant la beauté des arbres en fleurs, notamment des célèbres cerisiers. Il faut dire que le rapport des Japonais aux saisons est bien plus complexe que les Quatre Saisons de Vivaldi. L’année est subdivisée en de nombreuses variations saisonnières. Celles-ci sont répertoriées dans les Almanachs poétiques qui recueillent depuis des siècles les mots et expressions associés à l’atmosphère de chaque période de l’année. Pour vous donner un exemple, il existe un terme spécifique en japonais pour parler de l’émotion ressentie face à la pleine lune d’une nuit de printemps. C’est vous dire toute l’attention qui est traditionnellement portée à l’observation de la nature et du temps qui passe au pays du Soleil levant !
A ce propos, le scientifique et poète Shisei Kubota a publié en 2011 un ouvrage intitulé Mots saisonniers éteints. Le haïku est-il lui aussi une victime collatérale du dérèglement climatique et de l’érosion de la biodiversité ?
Le problème des almanachs poétiques et climatiques du haïku, c’est qu’ils commencent à se dérégler à mesure que les changements environnementaux modifient les températures, les cycles de floraison, de reproduction, de migration, d’hibernation. Ou encore conduisent à la disparition de certaines espèces saisonnières emblématiques. C’est le cas du medaka, un poisson autrefois familier des rizières, qui a disparu des eaux japonaises suite à l’éradication d’une espèce de moustique dont les larves nourrissaient les gobe-mouches, de petits oiseaux. Le souci, c’est que les gobe-mouches ont commencé à avoir faim sans cette source de nourriture et mangent à présent les œufs des poissons de petite taille comme le medaka. Qui a ainsi fini par disparaître. L’absence de ce poisson ne reflète pas simplement la perte de nature mais également la perte d’un ensemble d’émotions et d’images poétiques. La dure réalité est que le haïku n’est parfois plus en mesure de susciter l’émotion saisonnière d’autrefois.
Néanmoins, face à ces changements, le haïku se réinvente au travers d’autres formes plus modernes qui se détachent de la contrainte saisonnière. Les haïkus survivront donc aux bouleversements environnementaux, mais seront parfois contraints de changer leur nature je suppose.
Ou même d’adapter leur vocabulaire. Par exemple, face à la hausse des températures, l’agence météorologique japonaise a sélectionné le mot kokushobi, qui signifie jour de chaleur cruelle, pour désigner les jours atteignant les 40°C. La poésie s’adapte au monde qui l’entoure. Mais il faut avouer qu’il est d’une grande tristesse de devoir créer des mots pour désigner les conséquences de notre inaction. D’autant que les mots éteints reflètent la disparition d’un monde. Un monde où l’homme observait la nature, admirait sa beauté et vivait au gré des cycles des saisons. Cette perte de mots est avant tout et surtout une perte de sens.
Une perte de sens, c’est-à-dire ?
Nous vivons dans un monde où la nature ne signifie plus : un arbre est un arbre, il ne suscite souvent plus d’émotion particulière. Et même si nous souhaitons continuer à nous émerveiller, il arrivera un temps où nous ne le pourrons plus car le phénomène même à la source de notre émerveillement aura disparu. Peut-être que c’est précisément sur ce point que les haïkus peuvent devenir un art engagé : pour susciter en nous la nostalgie de la beauté perdue et l’envie de tout faire pour la retrouver.
Je vous laisserai sur ce haïku de la poétesse Ayako Hosomi :
« Au fond de la nuit
S’éteignent l’une après l’autre
Les lucioles pour toujours. »
Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.