Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Cette semaine, votre Histoire d’Europe nous amène à réfléchir à une maxime souvent citée…
On connaît l’expression : l’Histoire ne se répète pas, elle bégaie, parfois attribuée à Karl MARX. Il faut comprendre par là qu’on ne reverra jamais le même scénario, même si quelques éléments épars de l’actualité du moment peuvent faire songer à tel ou tel épisode ressurgi du passé.
L’Histoire qui bégaie, l’idée est plaisante – à ceci près qu’elle n’a pratiquement jamais été vérifiée dans les faits.
Vous avez peut-être en tête quelques contre-exemples, Quentin Dickinson ?...
Prenons la chute de l’Empire des Français de Napoléon BONAPARTE : la défaite militaire de 1815 près de WATERLOO était, de fait, inévitable en raison de la calamiteuse campagne de Russie trois ans auparavant. Jamais autant de pays européens ne se seraient-ils risqués à se liguer contre la France sans les nouvelles parvenues quotidiennement aux chancelleries, à LONDRES comme à VIENNE, de la terrible retraite de la Grande armée, de MOSCOU vers l’ouest.
C’est le cas-type de la défaite d’une grande puissance militaire, supérieure en effectifs et en armement, face à un ennemi aux forces sous-équipées, disparates mais résolues, connaissant parfaitement le terrain et son climat, et capable de jouer la montre.
C’est aussi la démonstration que le déclenchement d’hostilités sans stratégie précise pour l’après-guerre est nécessairement voué à l’échec.
Vous avez d’autres illustrations de ce principe ?...
Hélas pour nous Français, oui. Cinquante-cinq ans seulement se sont écoulés depuis WATERLOO ; l’Empereur Napoléon III n’a ni les qualités de chef militaire ni la perception géopolitique de son oncle. Pour une ridicule affaire de succession au trône d’Espagne, il pense contraindre sans peine la Prusse à renoncer à son choix, déjà annoncé, et à s’aligner sur celui de la France. Or, à BERLIN, le Chancelier BISMARCK manipule habilement la communication provenant de PARIS et parvient à convaincre le Roi de Prusse, Guillaume 1er, qu’il s’agit d’un casus belli. Napoléon tombe dans le piège, et la guerre est déclarée à la Prusse, dont il pense que les armées françaises ne feront qu’une bouchée.
…et cela ne se passe absolument pas comme prévu…
C’est le moins qu’on puisse dire. BISMARCK avait parfaitement préparé son affaire : la multitude des petits États allemands, alors indépendants, vinrent renforcer les forces prussiennes, elles-mêmes auréolées de leur récente victoire contre l’Empire autrichien.
Les armées françaises allèrent de défaite en défaite : battu à SEDAN, Napoléon III abdique, part en exil en Angleterre, où il mourra trois ans après (et où il reste enterré aujourd’hui encore). La République succède à l’Empire, mais les revers militaires s’enchaînent ; la France est contrainte de reconnaître sa défaite. Les régiments d’uhlans campent sur les Champs-Élysées, et, humiliation suprême, Guillaume de Prusse proclame la création de l’Empire allemand dans la Galerie des Glaces du Palais de Versailles. Persuadée que ses considérables forces armées étaient invincibles, la France paie le prix de son impréparation militaire et de l’absence de tout but de guerre et de prévision pour la gestion de l’après-guerre.
Au-delà de ces carences, l’exemple des deux Napoléon est doublement tragique par le souvenir plutôt négatif qu’en conservent la plupart des Français.
Que voulez-vous dire ?...
Avec le recul, l’on peut soutenir que Napoléon 1er n’était pas seulement un chef militaire dont les conquêtes ont quasi-toutes été effacées par le temps qui passe – non, nous lui devons les fondements constitutionnels de l’État de droit et même, la reconnaissance de l’autonomie juridique de la femme mariée.
Quant à Napoléon III, on peut le remercier d’avoir sans relâche encouragé le développement économique et la modernisation des ateliers et usines, alors que la France a failli manquer le rendez-vous de la Révolution industrielle, où les Britanniques avaient déjà une sérieuse avance.
Mais qui le dit encore aujourd’hui ?
Un dernier exemple, ailleurs en Europe ?...
Il s’agit d’un promoteur immobilier, connu pour ses méthodes un rien brutales : il achetait régulièrement des maisons en mauvais état ; nuitamment, ses équipes y mettaient le feu et disparaissaient, pour y revenir pour proposer leurs services, évidemment payants, aux voisins pour éviter la propagation de l’incendie… en laissant suffisamment de dégâts aux maisons avoisinantes pour que leur patron puisse les racheter pour une bouchée de pain.
Rejeton d’une famille déjà riche, Marcus CRASSUS – c’est son nom - devenu milliardaire, était toutefois saisi par le démon de la politique. Après bien des détours tactiques et des achats de voix, le voilà avec deux complices à la tête de son pays, avec pour ambition de piller pour leurs proches les ressources publiques. Mais devant les augmentations constantes des impôts, on se retrouve assez vite au bord de l’insurrection populaire – donc, seule solution : déclarer la guerre au pays voisin pour faire diversion et unir le peuple dans un élan patriotique.
Marcus CRASSUS prend lui-même la tête des opérations ; il n’a aucune expérience militaire, et aucun but de guerre si ce n’est que d’accroître sa fortune personnelle.
Bien mal lui en pris ; fait prisonnier par les modestes forces ennemies, le chef de celles-ci décida d’un châtiment sur-mesure : il fit verser de l’or en fusion dans le gosier du si cupide Marcus CRASSUS, qui ne s’en remis pas.
Ses deux complices furent assassinés quelques temps après par leurs propres compatriotes.
C’était à ROME, 53 ans avant notre ère.
Alors, l’Histoire ne se répète pas parfois ?
Vraiment ?
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.