Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

Crises fertiles

Viktor ORBÁN © European Union Crises fertiles
Viktor ORBÁN © European Union

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Et cette semaine, Quentin Dickinson, vos Histoires d’Europe nous font rajeunir de soixante-seize ans…

Nous sommes en 1950. Le 5 mai de l’année précédente, dans un climat d’optimisme presque général, naissait le Conseil de l’Europe, fort de dix pays-membres. En 1950, quatre pays viennent d’en grossir le nombre.

Mais voilà : alors que l’on évoque un approfondissement d’inspiration fédéraliste des missions du Conseil, le gouvernement travailliste britannique s’y oppose véhémentement et bloque la réforme institutionnelle proposée.

Les Britanniques ne veulent pas de cette nouvelle Europe ? Tant pis, les Français, les Allemands, et les trois du Benelux passent outre, signent le Traité de Paris, et créent la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier, la CECA. Le Conseil de l’Europe n’en disparaîtra pas pour autant – basé à STRASBOURG, il existe toujours aujourd’hui – mais il demeure confiné dans des tâches utiles, mais secondaires ; la véritable construction européenne sera le travail de la CECA et de ses successeurs, aujourd’hui l’Union européenne.

Question réglée donc, et dans les meilleurs délais. Mais vous n’en restez pas là…

En effet. Avançons maintenant le curseur de vingt-neuf années. Nous voilà arrivés en 1979.

Le Royaume-Uni a fini par rejoindre les Communautés européennes à peine six ans auparavant et le gouvernement travailliste s’est déjà imposé un référendum sur l’appartenance à celles-ci, histoire d’arracher à ses partenaires européens une concession de taille, visant les importations de beurre et de viande de mouton provenant de Nouvelle-Zélande.

Mais voilà que la redoutable Première ministre britannique, la conservatrice Margaret THATCHER, estime que l’appartenance à la CEE lui rapporte trop peu par rapport à ce qu’elle lui coûte : elle répète à l’envi I want my money back, Je veux qu’on me rende mon argent. C’est le début d’une crise qui va durer cinq ans.

Et comment cette crise est-elle résolue ?...

Partagés entre la sidération et l’agacement, les neuf autres pays-membres de l’époque comprennent cependant qu’il faut éviter à la CEE le sort du Conseil de l’Europe en 1950. De guerre lasse, ils finiront par accorder à LONDRES un rabais durable de la contribution britannique au budget communautaire septennal. Techniquement complexe, cet accord coûteux pour les autres pays, et, de façon croissante, injustifiable économiquement, aura eu pour seul mérite de sauver la poursuite de la construction européenne.

Mais à BRUXELLES, une crise en chasse une autre…

Au cours de cette même année 1984, le projet qui prend forme est celui du renforcement du Grand marché unique européen ; sans surprise, disposant d’un droit de veto, le Royaume-Uni fait savoir son opposition. La solution pour le contourner ? La création, acquise à la majorité qualifiée (pas besoin pour cela de l’unanimité) d’une grande Conférence intergouvernementale, laquelle accouchera indirectement de la Loi sur le Marché unique, en dépit des protestations des Britanniques (qui finiront toutefois par s’y joindre). Le Marché unique, réussite majeure et atout géopolitique incontournable.

La CECA, le rabais britannique, le Marché unique…que faut-il déduire de ces trois épisodes de l’histoire européenne ?...

Essentiellement, l’on peut en déduire que, même sous une forme diluée, moins retentissante, la construction européenne finit toujours par contourner ou digérer l’obstacle qui se présente à elle, souvent parce que toutes les autres options seraient pires.

Et, en attendant le verdict des urnes lors des législatives en Hongrie le 12 avril, c’est ce qu’il faut avoir en tête dans l’hypothèse où Viktor ORBÁN se maintiendrait au pouvoir.

Que voulez-vous dire au juste ?...

Simplement que je ne crois pas un seul instant qu’un ORBÁN triomphant se montrerait plus conciliant avec ses partenaires de l’UE ni avec les Ukrainiens :

sa ligne outrancièrement prorusse s’en trouverait au contraire renforcée. Mais l’Union européenne ne serait pas sans moyens de pression convaincants.

…et ces moyens de pressions, en quoi consisteraient-ils ?...

D’abord, il y a la poursuite, voire l’extension du gel des fonds européens, prévus pour la Hongrie, mais non-décaissés en raison de non-conformité aux objectifs fixés.

La trahison par Viktor ORBÁN de sa propre parole, pourtant donnée le mois dernier, de lever son obstruction à l’octroi d’une aide de 90 milliards d’Euros à l’Ukraine, constitue une violation flagrante de l’obligation de coopération loyale entre pays-membres, et peut parfaitement justifier le recours à l’Article 7 du Traité sur l’Union européenne, lequel autoriserait la suspension du droit de vote de la Hongrie lors des Sommets européens et des réunions interministérielles de l’UE.

Autre élément à suivre : il y a dix jours, l’Avocat général près la Cour de Justice de l’UE a estimé que la Hongrie avait illégalement perçu une somme de 10 milliards d’Euros qu’il appartiendrait à BUDAPEST de rembourser.

Enfin, une idée, due à un ancien député européen britannique, et déjà beaucoup commentée ici, c’est celle de refaire le coup de 1950 : créer deux traités intergouvernementaux pour une Nouvelle Europe.

Ces nouveaux traités seraient à peu de chose près la copie conforme des textes actuels, à ceci près qu’en seraient exclues la Hongrie et son complice, la Slovaquie, qui demeureraient alors les seuls membres de la défunte Union européenne.

Mais, avant d’en arriver là, attendons tout-de-même les résultats officiels des élections hongroises.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.