Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

Petit télégraphiste cherche vrai boulot

Kaja KALLAS, vice-présidente de la Commission européenne. © European Union 2026 - Source : EP Petit télégraphiste cherche vrai boulot
Kaja KALLAS, vice-présidente de la Commission européenne. © European Union 2026 - Source : EP

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Cette semaine, Quentin Dickinson, vous vous penchez sur un maillon faible parmi les institutions de l’UE…

On ne le redira jamais assez : en dépit de la mode à l’europessimisme, le plus souvent infondé ou généré par la désinformation, l’Union européenne et ses pays associés en Europe demeurent une puissance économique, financière, et régulatoire. Son poids dans le monde est directement proportionnel au degré de malveillance avérée que lui vouent MM. POUTINE, TRUMP, XI, KIM, et quelques autres enturbannés de moindre importance.

Mais il existe un grand domaine d’action où l’Union européenne peine à s’imposer, voire simplement à trouver sa place.

Et quel serait ce domaine d’action ?...

Tout bêtement la diplomatie.

Mais l’UE a ouvert partout sur la planète ses ambassades propres, distinctes de celles de ses vingt-sept pays-membres, non ?...

En effet, et il n’y en a pas moins de 144, de ces missions, délégations, bureaux, et représentations permanentes. Donc, tant dans celles-ci qu’au siège à BRUXELLES, les structures sont en place et le personnel spécialisé correspond aux besoins de ce Service européen d’Action extérieure, le SEAE, pour lui donner l’appellation alambiquée que l’on a trouvée ici pour éviter de le nommer Ministère des Affaires étrangères, abominable perspective, source de cauchemars chez tous les diplomates des pays-membres de l’UE.

En attendant, on remarquera que le SEAE est fort de plus de 5.200 fonctionnaires et agents – c’est-à-dire bien plus que la plupart des réseaux diplomatiques nationaux du continent.

Mais où se situe donc le problème, alors ?...

On dira qu’il est double : d’abord, dans le partage du travail entre le SEAE et les ministères des Affaires étrangères des Vingt-sept, qu’il est pourtant censé coordonner ; ensuite, dans l’inscription du SEAE dans l’architecture institutionnelle préexistante à sa création en décembre 2009, enfanté qu’il a été par le Traité de Lisbonne.

Donc, à vous entendre, Quentin Dickinson, les diplomates nationaux freinent des quatre fers ?...

Cela, ce serait sans doute un peu excessif, mais, c’est vrai, sur le premier de ces aspects, clairement les vingt-sept ministères des Affaires étrangères ne sont guère partageux par nature, et, tout en jurant le contraire, ont rechigné à faire de la place au nouveau-venu. C’était prévisible, et d’ailleurs prévu, comme manifesté par la nomination du premier chef du SEAE, la brouillonne Catherine ASHTON, sur qui on pouvait compter pour ne faire d’ombre à personne. Pour ses bons et loyaux services, elle fut anoblie par la Reine d’Angleterre, et, baronne, siège depuis à la Chambre haute du Parlement britannique.

Fin de la parenthèse.

Mais Lady ASHTON a eu des successeurs depuis lors ?...

En effet, et ceux-ci furent d’un autre calibre : l’Italienne Federica MOGHERINI, l’Espagnol Josep BORRELL, et surtout l’actuel tenant du titre, Kaja KALLAS, ancienne Première ministre d’Estonie et fille d’un autre ancien Premier ministre, architecte de l’indépendance retrouvée de ce pays en 1991, puis Vice-président de la Commission européenne, décédé le mois dernier. Méthodique et lucide, Mme KALLAS a déjà beaucoup œuvré pour consolider la réputation du SEAE. Mais, pour l’heure, ses efforts restent insuffisants.

Vous le disiez, le problème du SEAE est aussi d’ordre institutionnel…

C’est le cas. Le SEAE n’est ni tout-à-fait indépendant, ni entièrement une composante de la Commission européenne. Elle est un assemblage d’unités et de fonctionnaires venus du Conseil de l’UE, lui-même héritier de la défunte Union de l’Europe occidentale, de la Commission, et de l’État-major militaire européen, notamment. Mais la Haute-représentante qui dirige le SEAE est en même temps l’un des vice-présidents de la Commission européenne, ce qui constitue une prévisible source de conflits de compétences – en particulier lorsque les premiers rôles sont tenus par Ursula von der LEYEN et Kaja KALLAS.

Le SEAE se trouve à jouer les faire-valoir et à assurer le suivi de décisions auxquelles elle n’a que peu participé.

C’est un peu dommage, non ?...

C’est bien le moins qu’on puisse en dire, alors que le SEAE aspire à ne plus être seulement l’emballage du produit, mais aussi le contenu.

Et, pour la première fois, il pourrait être exaucé.

Le désordre géopolitique actuel et pour l’avenir prévisible constitue en fait une occasion inespérée pour le SEAE de se révéler. On n’oublie pas que les conseils mensuels des vingt-sept ministres des Affaires étrangères sont obligatoirement présidés par Kaja KALLAS ; tout, depuis la menace russe jusqu’à l’avenir de l’OTAN, tout passe par ce cénacle, où les vrais enjeux appellent de vraies réponses.

La gravité et la complexité de la situation contraint les Vingt-sept à se serrer les coudes ; de petit télégraphiste, le SEAE peut espérer enfin se muer en organe incontournable de décision commune.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.