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Lowtech : enjeu social et environnemental

Written by on 19 mai 2020

Serait-ce la fin de la course technologique à tout prix ? Aujourd’hui la technologie, comme nous la voyons – toujours plus de vitesse, de performance, de besoin​s créé​s – se retrouve sous le feu des critiques pour ses impacts environnementaux. C’est pour cette raison qu’un nouveau courant technologique qui prône l’écologie et la démocratie prend de plus en plus de place dans le débat. On l’appelle le low-tech.

Valéry Witsel, chargé de recherche et d’éducation populaire sur les questions technologiques pour la Commission Justice et Paix à Bruxelles

Vous avez mené différents travaux concernant les low-tech. Pouvez-vous nous expliquer simplement ce que c’est ?

“Quand on parle de low-tech, on parle de plusieurs choses. On peut effectivement parler d’objets technologiques mais on peut parler aussi de systèmes techniques, quelque chose d’un peu plus large, on peut aussi parler de pratique, de politique ou même de courants de pensée. Mais que ce soit des objets, des systèmes techniques, une pratique ou un courant de pensée, on voit que ça s’articule autour de trois principes : les trois principes des low-tech.” 

“Le premier c’est l’utilité ; on parle d’un objet technologique low-tech à partir du moment où il répond à un besoin essentiel, par exemple, l’accès à l’eau, l’alimentation, l’énergie, l’habitat.”

“Le deuxième c’est le principe de la durabilité. A partir du moment où l’on a déterminé ce qui était essentiel et vraiment utile, il faut faire en sorte de produire des objets qui soient réellement durables c’est-à-dire des objets robustes, produits de préférence avec des ressources locales ou recyclées. Finalement, il doit s’agir d’objets technologiques qui soient suffisamment simples, modulaires pour être réparables ou faciles à démonter, par exemple pour récupérer les pièces.”

“Le troisième principe c’est l’accessibilité, c’est-à-dire faire en sorte que les objets technologiques soient maîtrisables, accessibles par un individu ou bien par une communauté locale. Mais l’objet doit également être accessible dans sa conception, dans sa réparation ou bien dans le recyclage de déchets, par exemple. Cela s’inscrit finalement dans une optique d’économie circulaire maîtrisable du début jusqu’à la fin par une communauté.”

Au-delà de l’aspect technique, la mouvance low-tech souhaite ancrer la technologie dans la démocratie. Qu’est-ce que cela signifie ? 

“Oui, tout à fait. Il y a vraiment l’idée de faire en sorte que la technologie soit maîtrisable par une communauté politique du début à la fin, dans la conception, la réparation ou la gestion des déchets. Mais aussi en se posant la question de savoir si l’on produit cette technologie ou pas, si cela a un réel sens de la produire ou pas. C’est ça aussi le low-tech : se réapproprier la question technologique d’un point de vue démocratique en déterminant ensemble ce qui est utile ou ce qui ne l’est pas, ce qui a du sens ou pas.” 

“Ce n’est pas moi tout seul, qui peut dire ce qui est utile ou ce qui ne l’est pas. On peut quand même s’entendre sur un certain nombre de choses : avoir un accès à l’eau, avoir un minimum d’énergie, avoir un habitat, la question de la santé, la question de l’alimentation. Tout ça fait quand même partie des besoins essentiels sur lesquels tout le monde pourra s’accorder.”

“Après, d’autres technologies peuvent avoir du sens au delà de ces besoins essentiels qui doivent être déterminés dans une communauté démocratique, ce qui n’est pas toujours le cas. Bien souvent la technologie est quelque part imposée par la force des choses, par la logique de la production, de la consommation, par des logiques économiques, mais sans réellement que cela soit réfléchi.”

“Aujourd’hui par exemple, on est inondé d’écrans sans pour autant l’avoir choisi. Le problème, c’est que ce n’est plus réellement un choix à partir du moment où l’on ne peut plus s’en passer. Autre exemple, sans adresse mail, il est difficile de trouver un emploi ou bien tout simplement d’avoir des relations sociales, d’être inscrit dans certains milieux sociaux. A partir du moment où la technologie est incontournable, où l’on ne peut plus faire autrement, ça devient un problème. A partir de ce moment là, on peut parler d’un rapport d’aliénation à la technologie parce qu’on ne décide plus de pouvoir l’utiliser ou de ne pas l’utiliser.”

Le low-tech, c’est aussi ralentir notre production de technologies. Ce mouvement s’inscrit-il aussi dans une critique de la croissance économique ? 

“Effectivement, un certain nombre de technologies nous donne une puissance extraordinaire, un pouvoir sur le monde extraordinaire, dont on va peut être devoir se passer étant donné l’impact écologique – par exemple l’extraction des minerais et ses conséquences sur un certain nombre de communautés dans le monde. On va devoir se passer d’un certain nombre de technologies, qui nous donne un grand pouvoir de puissance, de façon à faire en sorte d’avoir une vie compatible avec les enjeux écologiques, etc. Cela n’empêche pas d’aider la recherche et l’innovation par rapport à un autre système technologique, puisqu’on va réduire, c’est vrai, un certain nombre de technologies mais pour pouvoir réinvestir cette recherche, cette énergie vers un autre modèle. “

“C’est certain que les low-tech s’inscrivent – je ne sais pas si l’on peut parler de décroissance – mais dans un système de post croissance en faisant en sorte d’avoir de nouveaux outils qui nous aident à vivre. L’idée n’est pas de vivre nu dans la campagne, sans outil mais de faire en sorte que cette technologie réponde à des besoins essentiels en ayant en tête qu’il n’est pas nécessaire de créer toujours plus de choses et produire toujours plus. C’est quelque chose qui n’est pas faisable dans une optique de croissance infinie sur une seule planète, une planète finie par définition, aux ressources limitées. Donc, oui, clairement, les low-tech s’inscrivent dans un projet politique de post croissance.”

Enfin, pensez-vous que la crise sanitaire actuelle puisse pousser le projet low-tech grâce au Green Deal notamment ou, au contraire, avec la sur-présence des GAFAM dans nos vies, rendre son combat encore plus difficile ? Pensez-vous que les citoyens européens sont prêts à faire ce grand changement technologique ? 

“J’ai l’impression qu’il y a le potentiel dans le sens où l’on a réalisé, avec la crise sanitaire, qu’il nous manquait un certain nombre d’objets technologiques de base pour répondre à des besoins essentiels. On a eu, par exemple, un problème de disponibilité de masques, qui est un objet technologique très, très simple, qui répond à un besoin essentiel de la santé. Du jour au lendemain, on a eu énormément de gens qui ont commencé à coudre des masques chez eux parce que c’était quelque chose d’essentiel. On voit donc que la crise sanitaire nous a mis face à un enjeu de société important : le fait qu’on ne dispose pas, aujourd’hui d’objets technologiques simples pour répondre à des besoins essentiels et qu’on dépende de la Chine pour des objets technologiques aussi simples. On peut dire que la crise sanitaire, finalement, nous amène à cette réflexion là.” 

“Je pense que le climat est porteur aujourd’hui. Je pense qu’il y a une prise de conscience sur les effets des technologies de plus en plus partagée par beaucoup de monde. On voit, notamment avec les critiques autour de la 5G, que l’on vit un moment de critiques par rapport aux technologies comme on pouvait le vivre dans les années 60-70. Et donc, on peut imaginer que, s’il y a une pression importante des citoyens pour faire en sorte que les low tech soient un enjeu de société discuté, cela passe ensuite dans le monde politique et au niveau européen.”

“Après, ce que je remarque, c’est que la crise sanitaire fait aussi pas mal avancer le monde numérique. Donc, j’ai l’impression que la crise peut nous emmener dans plein de sens très différents. C’est également une aubaine pour l’industrie du numérique et l’industrie high-tech.” 

“On voit également à quel point le monde numérique a finalement un impact toujours plus important sur nos vies. On voit, par exemple, dans les dernières décennies, que chaque crise – aujourd’hui, on parle de la crise sanitaire, on pourrait également parler de la crise économique en 2008 – a été mise à profit par le monde de l’industrie et par le monde néolibéral. On voit donc que chaque crise est quelque part un espace de conquête pour les défenseurs de l’économie néolibérale. Par exemple, Naomie Klein parle de stratégie du choc, c’est à dire du fait de profiter de l’état de sidération provoqué par un choc ou une crise qui offre un contexte intéressant pour l’économie néolibérale.”

“Je pense donc que les moments de crise sont des moments charnières qui peuvent partir dans un sens comme dans l’autre. A nous, citoyens, de militer pour faire en sorte que ça aille vers un sens souhaitable d’un point de vue écologique, social et démocratique.”


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