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Le projet de forêt primaire en Europe et la vertu d’humilité – Alain Anquetil

Écrit par sur 18 mai 2021

Cette semaine, Alain Anquetil, professeur de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, nous parle du projet de forêt primaire en Europe de l’Ouest. Il est porté par le botaniste Francis Hallé et a reçu le soutien de la Commission européenne.

Dans une interview récente à Télérama, Francis Hallé affirmait en effet que la direction générale de l’environnement de la Commission suit le projet « à 200% » (1). Ce projet s’inscrit dans le cadre des réflexions sur la stratégie forestière qu’adoptera l’Union européenne en 2021 (2). Il a également été « bien accueilli par le secrétariat d’Etat à la biodiversité », selon les termes de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire (3).

C’est un projet à très long terme, ce qui convient bien aux besoins de la forêt primaire, car elle a besoin de temps.

Vous avez raison : la dimension temporelle est fondamentale. Le projet est multiséculaire : « Si l’on part d’une forêt de 400 ans, dit Francis Hallé, il faudra six siècles » pour qu’elle devienne une forêt primaire (4). Un tel projet serait « un acte et un message de solidarité envoyé dans l’espace-temps des générations » (5).

Il faut toutefois qu’il soit accepté par quantité de parties prenantes.

Francis Hallé observe que, pour que le projet soit largement accepté, il s’agit moins de négocier avec des parties prenantes (politiques, propriétaires, exploitants forestiers, chasseurs, promeneurs, etc.) que de changer de perspective. Ce projet, dit-il, « n’exige que de la volonté politique et surtout un travail sur nous-mêmes, puisqu’il nous oblige à abandonner l’idée que nous sommes les protecteurs de la forêt et que nous savons mieux qu’elle ce qui est bon pour l’avenir ». Et il ajoute : « Descendre de notre piédestal est douloureux pour beaucoup d’entre nous » (6).

Il affirme ici une idée importante, qui peut se comprendre grâce au concept d’humilité. Francis Hallé l’a lui-même employé à propos de la durée de vie des arbres. Elle peut être très longue et, en théorie, c’est-à-dire dans des conditions idéales, certains arbres pourraient prétendre à l’immortalité. Le plus ancien arbre de la planète a tout de même 43.000 ans. Il est contemporain de l’homme de Néandertal. Ce qui conduit Francis Hallé à estimer « rassurante cette remise en cause de notre échelle temporelle, qui ramène l’être humain à une humilité dont il n’a guère l’habitude » (7).

Le manque d’habitude dans la pratique de l’humilité renvoie à ses contraires : une vision égoïste du monde, la lutte sans merci pour satisfaire ses seuls intérêts, le fait de chercher plus que son propre mérite, un orgueil démesuré, l’arrogance, la prétention, la suffisance. Et dans le champ spécifique de l’éthique de l’environnement, on a pu dire que l’humilité s’oppose à « l’arrogance des aspirations humaines qui […] visent à ‘contrôler la nature’ » (8).

Cette vertu n’est pas si facile à définir.

Non, et l’idée d’un abaissement volontaire dû à la conscience de ses limites ou de sa faiblesse se prête à la critique. Posséder la vertu d’humilité serait synonyme de renoncement, elle supposerait de se contenter de ce que l’on a, par exemple de son statut social – voire de revendiquer moins que ce à quoi l’on pourrait prétendre. L’humilité pourrait aussi entraver l’initiative, l’action, le progrès, et l’idée de fausse humilité – une humilité calculée, hypocrite, obséquieuse, tournée vers la recherche de faveurs – brouille évidemment les cartes.
Mais il s’agit là d’insuffisances ou d’excès de cette vertu. On devrait plutôt chercher ce que serait le juste milieu de l’humilité, c’est-à-dire une humilité authentiquement morale. Elle pourrait alors se concevoir comme une attitude conduisant à connaître les limites et les illusions de son moi et à ne pas se croire plus grand que ce que l’on est – ce qui revient non pas à se dévaloriser soi-même, mais à ne pas s’accorder plus de valeur que celle résultant des effets positifs de ses actes.

Mais comment définir l’humilité à l’égard de la nature ?

Elle repose sur une représentation juste de sa place dans le monde. Pour le philosophe Thomas Hill, par exemple, manquer d’humilité à l’égard de la nature, c’est ne pas avoir une bonne appréciation de sa place au sein de la nature (9). 

Hill emploie l’expression « humilité appropriée ». Il la définit comme « une attitude qui donne de l’importance aux choses indépendamment des relations qu’elles entretiennent avec nous-mêmes ou avec un petit groupe auquel nous nous identifions ». Cette humilité est « appropriée » parce qu’elle met de côté les intérêts et les illusions qui servent le plus souvent à donner de la valeur aux choses. Ce sont ces intérêts et ces illusions qui amènent à apprécier la nature seulement en fonction de son utilité ou en vue de son exploitation. Mais l’humilité appropriée dépasse l’utilité et les intérêts privés.

Francis Hallé dit à propos de l’investissement à consentir afin de créer une forêt primaire en Europe : « Il suffit de ne rien faire ! » (10). Ce pourrait être le mot d’ordre de l’humilité dont parle Hill. Mais cette vertu d’humilité à l’égard de la nature demande un effort de notre part. Elle exige que nous reconnaissions que la forêt primaire possède une valeur intrinsèque et que nous renoncions à toute évaluation qui serait fondée sur nos intérêts. 

Un tel renoncement ne va pas de soi – il pourrait presque avoir pour conséquence que nous nous priverions de donner de la valeur à quoi que ce soit ! Pourtant, il n’a rien de surprenant si l’on prend au sérieux le rôle des vertus dans l’action morale, comme le faisaient les anciens Grecs. Car exercer des vertus, par exemple la vertu d’humilité, ne va justement pas de soi.

(1) « Une forêt primaire en Europe, utopie nécessaire », Télérama, 3720, 28 avril 2021.

(2) Voir « Future stratégie forestière de l’UE: gestion de haute qualité des forêts et des zones forestières européennes », 8 octobre 2020, et « La Commission lance une consultation sur une nouvelle stratégie en faveur des forêts », 29 janvier 2021.

(3) Voir le site de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire, où l’on trouve le Manifeste « Un projet de création d’une grande forêt primaire en Europe de l’Ouest ».

(4) « Francis Hallé veut recréer une forêt primaire en Europe : ‘Elle sera un don aux générations futures’ », L’Obs, 27 décembre 2020.

(5) Voir le Manifeste cité plus haut.

(6) « Francis Hallé veut recréer une forêt primaire en Europe… », op. cit.

(7) F. Hallé, Du bon usage des arbres. Un plaidoyer à l’attention des élus et des énarques, Arles, Actes Sud, 2011.

(8) L. Code, « Virtue, reason and wisdom », in S. van Hooft (dir.), The handbook of virtue ethics, Durham, Acumen, 2014.

(9) T. E. Hill, « Ideals of human excellence and preserving natural environments », in Autonomy and self-respect, Cambridge, Cambridge University Press, 1991 (reprise d’un article publié en 1983 dans la revue Environmental Ethics).

(10) « Francis Hallé veut recréer une forêt primaire en Europe… », op. cit.

Laurence Aubron – Alain Anquetil

Toutes les chroniques philo d’Alain Anquetil sont disponibles ici

Image par Picography de Pixabay


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