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L’avenir du pronom « iel » : seul compte l’usage – La chronique philo d’Alain Anquetil

Écrit par sur 12 décembre 2021

Nous accueillons chaque semaine Alain Anquetil, professeur de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique.

Aujourd’hui, vous allez nous parler du pronom « iel ».

On a beaucoup parlé de l’introduction, dans le dictionnaire Le Robert, du pronom « iel », un pronom neutre, appelé aussi « non genré » ou « non binaire », qui prétend remplacer les pronoms des troisièmes personnes du singulier et du pluriel elle/elles et il/ils (1). 

Il a donné lieu à une polémique…

Je ne vais pas situer mon propos dans la controverse dont il a fait l’objet, mais souligner l’importance du concept d’usage, car le pronom « iel » donne l’occasion d’en parler.

Existe-t-il un lien particulier entre « iel » et l’usage ?

C’est un lien qui concerne tous les mots du lexique. Certains dictionnaires, comme Le Robert, lui accordent une valeur essentielle. « C’est l’usage qui fait loi », lit-on en introduction du Robert 2022 (2), et Alain Rey, le célèbre lexicographe du même éditeur, affirmait en 2017 : « Avec la langue, c’est l’usage qui prime, c’est lui qui a raison ! » (3). 

Pour Alain Rey, l’usage ne signifie pas que tout est possible dans la langue. « L’usage n’est pas libre » (4), il est « un faisceau d’attitudes, de choix, de jugements, qui viennent limiter et orienter dans l’histoire et dans la culture les virtualités beaucoup plus larges de ce que la théorie appelle la ‘langue’ » (5).

Alain Rey dit que c’est l’usage qui a raison, mais raison contre qui ou contre quoi ?

Contre une approche du langage fondée sur des principes ou des règles a priori. Selon cette approche, un usage ne serait l’indice ni d’un processus, ni d’une structure cognitive, ni d’un « réservoir mental » sous-jacent (6). Si c’était le cas, le concept d’usage aurait peu d’importance : c’est à ce processus sous-jacent qu’on devrait s’intéresser, c’est lui qui donnerait le sens d’un mot ou d’une phrase. 

Mais, à l’opposé, on peut considérer que l’usage suffit à décrire le langage. Dans le domaine linguistique, cette conception a pour effet que les définitions des mots, et la grammaire, doivent être fondées sur un catalogue suffisamment grand et représentatif des usages de la langue (6). Dans le domaine philosophique, l’importance de l’usage a notamment été soulignée par Ludwig Wittgenstein. Il affirmait que « la signification d’un mot est son usage dans le langage », qu’« un mot a le sens que quelqu’un lui a donné » (7). Autrement dit, comme le note Sandra Laugier, « il n’y a pas d’essence du langage […] : pas de corps de signification préalable, dans le réel, dans la langue ou dans notre esprit, à ce que nous disons » (8).

Qu’en concluez-vous à propos du pronom « iel » ?

Il faut ici rappeler une évidence : la langue représente la société dans laquelle elle est utilisée. « Les langues croissent à mesure que le monde change », écrit Alain Rey dans l’avant-propos du Dictionnaire historique de la langue française Le Robert (9). Et il ajoute que « l’histoire, celle des manières de dire comme celle des sociétés, doit inclure le présent ». 

Le pronom « iel » fait partie du présent, même si on ne le rencontre pas beaucoup aujourd’hui. On peut bien sûr l’encourager. Le Washington Post, qui a rendu compte de la controverse qu’il a engendrée, évoque les « efforts visant à rendre la langue [française] plus représentative d’une société inclusive » (10). Parmi les nombreux commentaires, on lit que « les Français devraient s’adapter aux usages modernes, comme le font les Anglais », mais on lit aussi que « les changements forcés ont du mal à s’enraciner ». 

Tout est là, dans la tension entre ce qui se passe et ce qui, selon certaines personnes, devrait se passer. L’usage peut être contraint ou influencé, mais c’est lui seul qui décidera de l’avenir du pronom « iel ».

(1) Extrait du Dico en ligne Le Robert :

« iel ​, iels ​​​ – pronom personnel

RARE Pronom personnel sujet de la troisième personne du singulier et du pluriel, employé pour évoquer une personne quel que soit son genre. L’usage du pronom iel dans la communication inclusive. – REM. On écrit aussi ielle, ielles »

(2) Dans « Le Robert présente ses dictionnaires et mots nouveaux 2022 ».

(3) « Alain Rey : ‘Faire changer une langue, c’est un sacré travail !’ », Le Monde, 23 novembre 2017.

(4) Une citation du linguiste Antoine Meillet issue de H.-J. Deulofeu et J.-M. Debaisieux, « Une tâche à accomplir pour la linguistique française du XXIème siècle : élaborer une grammaire des usages du français », Langue française, 176(4), 2012, p. 27-46.

(5) A. Rey, « Norme et dictionnaire ou l’arbitraire a toujours tort », Le français aujourd’hui, 148(1), 2005, p. 7-14. Je mets les italiques.

(6) L. Wittgenstein, Le Cahier bleu et le Cahier brun, tr. G. Durand, Paris, Tel Gallimard, 1963.

H.-J. Deulofeu & J.-M. Debaisieux, op. cit.

(7) L. Wittgenstein, respectivement dans Recherches philosophiques, § 43, tr. F. Dastur et al., Paris, Gallimard, 2004, et Le Cahier bleu et le Cahier brun, tr. M. Goldberg et J. Sackur, Paris, Gallimard, 1996.

(8) S. Laugier, Wittgenstein : les sens de l’usage, Paris, Vrin, 2009.

(9) Edition 2010.(10) « A French dictionary added a gender-neutral pronoun. Opponents say it’s too ‘woke’ », Washington Post, 18 novembre 2021.

Alain Anquetil au micro de Cécile Dauguet

Toutes les chroniques philo d’Alain Anquetil sont disponibles ici


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