L'Europe et la polycrise

Les déséquilibres mondiaux et la nécessaire affirmation de la puissance européenne

Mauro Sbicego Les déséquilibres mondiaux et la nécessaire affirmation de la puissance européenne
Mauro Sbicego

Tous les mois sur euradio, Bastien Beauducel, senior fellow à l'institut Open Diplomacy, analyse les réponses de l'Europe à la polycrise, "enchevêtrement inédit de crises systémiques qui s'alimentent mutuellement" et qui a fait l'objet d'un rapport publié par l'institut en octobre 2025.

Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur les déséquilibres mondiaux, priorité de la présidence française du G7 cette année. Que recouvre cette notion ?

Les déséquilibres mondiaux sont une notion économico-stratégique décrivant la situation d'un pays vis-à-vis du reste du monde. Ces déséquilibres illustrent une dichotomie. Certains pays sont en excédent, c'est-à-dire qu'ils disposent d'un stock d'épargne supérieur à leurs besoins, qu'ils placent dans des États tiers, d'autres sont en déficit et ont besoin de l'épargne du reste du monde pour fonctionner.

Ces déséquilibres sont structurels dans l'économie mondialisée, ils naissent avec la mobilité des capitaux.

Si c'est un problème structurel, en quoi est-ce d'actualité ?

Ces déséquilibres connaissent une acuité particulière car ils augmentent depuis quelques années et sont devenus insoutenables, pour reprendre les mots du président Emmanuel Macron. Ils ont conduit à l'émergence de trois blocs.

D'un côté les États-Unis, pays structurellement déficitaire dont les besoins de financement s'accroissent d'année en année. D'un autre côté, la Chine, qui depuis son entrée dans l'OMC en 2001, a accru ses excédents commerciaux. Elle a généré en 2025 un excédent commercial record de 1200 milliards d'euros.

Enfin l'Union européenne est une zone fortement excédentaire, ce qui traduit une incapacité d'investir dans ses priorités. Chaque année, 300 milliards d'euros d'épargne sont investis à l'étranger et en priorité aux États-Unis.

Des excédents significatifs mais qui peuvent être stables d'après certains économistes ?

En effet, ils ont théorisé un équilibre du déséquilibre. Certains États auraient intérêt à se financer en dollars ou en actifs américains pour bénéficier d'actifs les moins risqués possible et les plus liquides, créant un déséquilibre avantageant le financement de l'économie américaine. Toutefois, la polycrise, que l'on a définie comme l'enchevêtrement inédit de crises systémiques qui s'alimentent mutuellement, rend encore plus instables ces déséquilibres. Les États-Unis ne souhaitent plus assurer la liquidité de l'économie mondiale et cette position renforce les crises géopolitiques et écologiques.

Donald Trump a pour ambition de déprécier la valeur du dollar afin de renforcer la compétitivité de l'économie américaine. Il le fait en attaquant la Banque centrale américaine, mais également en renforçant la brutalisation du monde via des politiques commerciales radicales et une remise en cause des politiques écologiques. C'est le fameux “drill baby drill”.

Dans ce contexte, la présidence française du G7 pourra-t-elle trouver une issue concertée pour réduire ces déséquilibres ?

Bien que souhaitable, la probabilité d'une telle évolution demeure limitée à court et moyen terme.

Tout d'abord, plus les déséquilibres mondiaux s'accroissent, plus il détériore la possibilité d'une résolution multilatérale. Ensuite, la résolution des déséquilibres mondiaux aurait des conséquences négatives en interne pour la Chine et les États-Unis. Finalement, seule l'Union européenne a intérêt à cette résolution car la réduction des déséquilibres mondiaux va de pair avec une augmentation de l'investissement européen dans ses priorités. À l'inverse, une solution unilatérale renforcerait la brutalisation du monde.

Pour l'Union européenne, la solution multilatérale et son affirmation supposent d'affirmer sa puissance en interne pour peser au niveau global. Et cela suppose plusieurs réformes majeures, dont la réorientation de l'épargne, notamment via la création d'un actif sûr en euro, la finalisation du marché unique, de l'union des marchés de capitaux ainsi que la levée des tabous sur la politique industrielle.

Entretien réalisé par Florent Vautier

Lire le policy paper de l'institut Open Diplomacy sur les déséquilibres mondiaux