Tous les mois sur euradio, Bastien Beauducel, senior fellow à l'institut Open Diplomacy, analyse les réponses de l'Europe à la polycrise, "enchevêtrement inédit de crises systémiques qui s'alimentent mutuellement" et qui a fait l'objet d'un rapport publié par l'institut en octobre 2025.
Bastien aujourd’hui, vous souhaitez nous parler d’un besoin. Celui d’un nouveau narratif fédérateur autour de la notion d’autonomie stratégique européenne.
À partir d’un sondage réalisé par le think tank European Council on Foreign Relations, en novembre 2025, auprès de 16 393 Européens dans 13 pays, nous pouvons constater que les Européens sont majoritairement pessimistes à propos du futur de l’Union et de leur pays.
Rien de nouveau, me direz-vous, mais, au-delà de cela, il montre des Européens divisés, que ce soit entre les États et au sein des États.
– divisés sur les besoins en matière de défense
– divisés sur leur opinion envers Donald Trump et les États-Unis
– divisés vis-à-vis du rôle de l’UE
– divisés au point que l’article qui analyse les résultats de ce sondage ❙ emprunte à Jérôme Fourquet le concept de l’« archipel » pour caractériser cette situation.
Et combien d’îles possède cet archipel ?
À partir des résultats, les auteurs répartissent les Européens en six catégories en fonction de leur opinion sur les dépenses de défense, la relation transatlantique et l’adéquation entre leurs valeurs et les réalisations de l’Europe.
Il y a par exemple ce qu’ils nomment les "Euro-hawks", groupe majoritaire regroupant 28 % des Européens Ces individus ont une opinion négative des États-Unis, voient les dépenses de défense comme une priorité et ont une opinion neutre ou positive sur les réalisations de l’UE. Ils regroupent les électeurs des partis de centre-droit ❙ comme la CDU en Allemagne ou centre-gauche comme le Labour au Royaume-Uni.
À l’inverse, les "euro-doves" ne souhaitent pas que les dépenses de défense augmentent. On les retrouve dans des partis comme les partis de gauche et d’extrême gauche, le PSOE en Espagne, die Linke en Allemagne.
De l’autre côté du spectre, on retrouve les « Renegades », ou anti-systèmes représentant 15 % des Européens. Ces individus n’ont ni foi dans les États-Unis, ni dans l’Europe et ne souhaitent pas augmenter les dépenses de défense. C’est ce dernier point qui les différencie des nationalistes que l’on retrouve dans les partis comme le PiS en Pologne, le Fidesz en Hongrie ou encore l’AfD en Allemagne.
6 grandes catégories mais aucune n’a la majorité. Alors ces groupes peuvent-ils faire des compromis pour gouverner ?
En effet, et c’est tout l’intérêt de l’analyse. Ces coalitions ne sont pas seulement possibles, elles sont une nécessité. Pendant longtemps, l’Europe a recherché le soutien sur des causes communes comme le soutien à l’Ukraine. Aujourd’hui, elle ne réussit pas à trouver un narratif pour penser sa « nouvelle indépendance », pour reprendre les mots d'Ursula von der Leyen à Davos.
Faute de narratif, une coalition des eurosceptiques, entre les "renegades", les nationalistes et les trumpistes, se crée. C’est cette coalition entre la droite et l’extrême droite, fortement influencée par le mouvement MAGA et les entreprises pétrolières américaines, qui démantèle petit à petit les normes environnementales de l’Union européenne au Parlement européen.
Pour unir d’autres archipels, comme les pro-Union qui ne se retrouvent pas sur les questions militaires, il faut un narratif commun qui fasse le pont entre les différents enjeux : les questions militaires très importantes pour certains aux questions environnementales et économiques pour les autres.
Ce pont, c’est la mise en œuvre concrète de la notion d’autonomie stratégique européenne ?
En effet, l’investissement en matière de défense ne doit pas être vu comme un objectif seulement militaire. C’est aussi un levier géopolitique plus global pour permettre à l’Europe d’accroître sa stature internationale mais également économique en matière d’emploi, d’innovation.
De même, l’investissement dans la transition écologique et énergétique est autant une question environnementale que
– de souveraineté alors que l’approvisionnement énergétique de l’Union dépend encore pour plus de 58 % d’énergies fossiles importées.
– économique pour investir dans des filières d’avenir et ainsi accroître la compétitivité européenne et résorber le retard avec les États-Unis et la Chine.
– et enfin Politique pour rassembler les Européens derrière un nouveau projet de société.
Derrière tout cela, il y a la volonté d’un projet d’Europe puissance, plus indépendante et plus souveraine pesant sur la scène mondiale via les mécanismes multilatéraux habituels ou des coalitions de puissances moyennes. C’est cette vision se traduisant par des réalisations concrètes qui peut unir les pro-européens malgré leurs divergences sur quelques sujets.
Entretien réalisé par Florent Vautier