Chine - Europe : entre tensions et perspectives

Décrochage industriel européen : la deuxième vague chinoise

Photo de Maksym Kaharlytskyi sur Unsplash Décrochage industriel européen : la deuxième vague chinoise
Photo de Maksym Kaharlytskyi sur Unsplash

Elisa Camia, consultante junior en affaires publiques, est spécialisée dans les relations entre l’UE et la Chine, notamment aux niveaux économique et géopolitique. Elle revient chaque mois sur Euradiosur les relations euro-chinoises.

Below you will find the English version of this article.

Bonjour Elisa,

Aujourd’hui, nous allons parler d’industrie et d’Europe. Une question simple se pose : l’Union européenne est-elle en train de décrocher face à la Chine ?

Oui, et de manière significative. La Chine représente désormais près de 30% de la production manufacturière mondiale, contre seulement 15% pour l’Union européenne. En quelques années, l’écart s’est donc considérablement creusé, illustrant un décrochage industriel réel et massif.

Comment expliquer une accélération aussi rapide ?

La Chine fait face à un ralentissement de sa demande intérieure. Par conséquent, elle exporte davantage, en particulier vers l’Europe. Nous assistons à une véritable « deuxième vague » d’exportations massives touchant l’électronique, les véhicules électriques, l’énergie et l’acier.

Donc ce n’est plus seulement une concurrence sur les produits à bas coût ?

Exactement. C’est ça le tournant. Pékin ne se limite plus aux segments à faible valeur ajoutée. La pression s’exerce désormais sur le cœur des spécialisations européennes : automobile, batteries, chimie, équipements industriels.

Près d’un quart des exportations européennes sont aujourd’hui exposées à une concurrence chinoise jugée critique. En Allemagne, c’est près d’un tiers. En France, un quart. Et sur le marché intérieur, jusqu’à 55% de la production manufacturière pourrait être menacée à moyen terme si la tendance continue.

Bruxelles réagit ?

À Bruxelles, plusieurs mesures sont sur la table : quotas, préférence européenne, mécanismes carbone aux frontières. Pourtant, les États membres restent divisés, ce qui rend la réponse fragmentée. Même des voix influentes, comme celle de Mario Draghi, tirent la sonnette d’alarme. Il met en garde contre le risque d’une érosion progressive du tissu industriel européen si l’Union ne prend pas rapidement un nouveau cap.

En France, un rapport a fait du bruit récemment.

Celui du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan. Pour la première fois, il documente l’ampleur du choc. Le constat est clair : la montée en puissance chinoise est systémique. Elle repose sur des capacités industrielles massives, des subventions publiques importantes et un différentiel de coûts estimé entre 30 et 40% à qualité comparable.

On l’a déjà vu dans le solaire, non ?

La Chine domine 80 à 90% de la production mondiale de panneaux solaires, de batteries et du traitement des terres rares. L’Europe dépend à 98% de ces intrants critiques. La conséquence est directe : la production photovoltaïque européenne diminue, et de nombreuses usines sont contraintes de fermer.

Donc même la transition verte pourrait renforcer la dépendance ?

C’est tout le paradoxe. L’Europe régule beaucoup (marché carbone, normes environnementales) mais relocalise lentement. Pendant ce temps, Pékin subventionne ses surcapacités et exporte à bas prix.

Et l’intelligence artificielle dans tout ça ?

C’est le « multiplicateur de puissance ». L’IA optimise la production, automatise les chaînes, améliore la qualité, réduit les coûts. La Chine l’a intégrée au cœur de sa stratégie industrielle, avec un fort soutien public et une coordination étroite entre l’État et les entreprises.

On peut prendre comme exemple la ville de Hangzhou. Des start-up comme DeepSeek ou Unitree y développent robots autonomes et technologies avancées, soutenues par des fonds publics massifs. La municipalité a même créé un fonds de 100 milliards de yuans pour l’IA.

Donc la concurrence n’est plus seulement une question de coûts ?

Non. Elle devient technologique, stratégique, systémique.

Face à ça, quelles sont les options pour l’Europe ?

Le rapport évoque deux leviers majeurs : instaurer une protection équivalente à environ 30% de droits de douane vis-à-vis de la Chine, ou provoquer une dépréciation significative de l’euro face au renminbi. Des choix très lourds, mais l’alternative, c’est un risque de désindustrialisation accélérée.

En résumé, on parle d’économie… ou de souveraineté ?

Des deux. Derrière les pourcentages, il y a des emplois, des territoires, des capacités d’innovation. La question est simple : l’Europe veut-elle rester une puissance industrielle majeure ? Elle dépendra des décisions prises maintenant.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.

--

English version :

Junior consultant in public affairs, Elisa Camia specializes in EU-China relations, particularly in the economic and geopolitical sectors. She provides a monthly update on Euradio about EU-China relations.

Hello Elisa,

Today, we’re going to talk about industry and Europe. A simple question arises: is the European Union falling behind China?

Yes, and significantly so. China now accounts for nearly 30% of global manufacturing output, compared with just 15% for the European Union. In just a few years, this gap has widened considerably, highlighting a real and massive industrial decline.

So, the competition is no longer just about low-cost products

Exactly. That’s the turning point. Beijing is no longer limiting itself to low-value segments. The pressure now targets the core of Europe’s specialized industries: automobiles, batteries, chemicals, and industrial equipment.

Nearly a quarter of European exports are now exposed to Chinese competition deemed critical. In Germany, it’s nearly a third; in France, a quarter. On the domestic market, up to 55% of manufacturing output could be at risk in the medium term if the trend continues.

How is Brussels responding?

Several measures are under consideration: quotas, European preference rules, and carbon border mechanisms. Despite this, the EU’s response is fragmented due to disagreements among member states, prompting warnings from figures like Mario Draghi. He warns of the risk of a gradual erosion of Europe’s industrial base if the Union does not quickly change course.

In France, a recent report has made waves.

It comes from the High Commissioner for Strategy and Planning. For the first time, it documents the full scale of the shock. The findings are clear: China’s rise is systemic. It is built on massive industrial capacity, substantial public subsidies, and a cost gap estimated at 30 to 40% for comparable quality.

We’ve already seen this in the solar sector, right?

China dominates 80 to 90% of global production of solar panels, batteries, and rare earth processing. Europe depends on these critical inputs for 98% of its needs. The consequence is clear: European solar production is declining, and many factories are being forced to close.

Could the green transition actually deepen our dependence?

That’s the paradox. Europe regulates heavily—carbon markets, environmental standards—but relocates production slowly. Meanwhile, Beijing subsidizes its overcapacity and exports at low prices.

And what about artificial intelligence?

It’s a “power multiplier.” AI optimizes production, automates assembly lines, improves quality, and reduces costs. China has integrated it at the heart of its industrial strategy, with strong public support and close coordination between the state and companies.

Take the city of Hangzhou as an example. Start-ups like DeepSeek and Unitree are developing autonomous robots and advanced technologies there, backed by massive public funding. The city even created a 100-billion-yuan fund for AI.

So, competition is no longer just a matter of cost?

No. It has become technological, strategic, and systemic.

What can Europe do in response?

The report points to two major levers: introducing protection equivalent to about 30% tariffs on China, or triggering a significant depreciation of the euro against the renminbi. These are weighty choices, but the alternative is the risk of accelerated deindustrialization.

In short, is this about the economy or about sovereignty?

It’s both. Behind the numbers lie jobs, regions, and innovation capacity. The question is clear: does Europe want to remain a leading industrial power? Its future hinges on the decisions made today.

An interview by Laurence Aubron.