La chronique "L'éco, du concept au concret" part d'une idée simple : éclairer l'actualité économique et la rendre plus accessible avec Arnaud WITTMER, une fois par mois.
Aujourd'hui, comme chaque mois, nous retrouvons Arnaud Wittmer, doctorant en sciences économiques à l'Université de Strasbourg, bonjour Arnaud.
Bonjour Laurence.
Et ce mois-ci, vous voulez qu'on parle de salaires, et plus précisément de la nouvelle directive européenne sur la transparence des rémunérations, qui devait être entrée en vigueur le 7 juin dernier.
Oui, même si dans les faits, ce n’est pas encore prêt à être appliquée dans tous les pays européens. La France, par exemple, va avoir besoin d’un délai supplémentaire pour son introduction.
Et concrètement, qu'est-ce que ça change ?
Le projet de directive s’attaque à deux sujets en parallèle ; d’abord, lors de l'embauche des employés, les entreprises devront indiquer dans leurs offres d'emploi une fourchette salariale, et il leur sera interdit de demander aux candidats leur rémunération passée.
Ensuite, au sein des entreprises, les salariés vont avoir le droit de savoir ce que gagnent en moyenne leurs collègues qui font un travail équivalent. Pour ce second point, l’idée derrière la directive, c’est de réduire les inégalités de genre qui persistent dans les entreprises. Pour vous donner une idée, en France,selon l’Observatoire des Inégalités, à temps de travail équivalent, il y a toujours environ 15% de différence entre le salaire des hommes et celui des femmes en 2026.
Ce n'est d'ailleurs pas la première directive européenne sur le sujet des salaires ces dernières années, si ma mémoire est bonne. Il y avait déjà eu une directive sur les salaires minimums ?
Oui, c’était en 2022. Elle ne fixe pas un montant unique pour un salaire au niveau européen, comme l’UE ne dispose pas des compétences pour le faire, mais elle contourne le problème en imposant aux États membres de définir leurs minimums de salaire selon des critères objectifs (et en associant les partenaires sociaux). L'idée derrière, c'est d'encadrer et d'accélérer un mouvement de convergence des salaires entre l'Est et l'Ouest de l'Europe.
La promesse, il y a vingt ans déjà, c’était que l'intégration au marché unique allait enclencher un rattrapage économique.
Rattrapage économique qui a eu lieu.
Cela dépend des pays. Si on regarde la Pologne par exemple, son salaire minimum a quadruplé ou presque en vingt ans. Des pays comme la Bulgarie, la Hongrie, ou la Slovaquie voient également leurs salaires minimums respectifs progresser rapidement ces dernières années.
Mais pour nuancer le propos, seuls cinq pays ont un salaire minimum de 2000 euros ou plus, notamment l’Allemagne et le Luxembourg. Celui de la Bulgarie est lui à 620 euros.
Par contre, ces évolutions de salaire minimum, et plus généralement les mouvements de salaire dans les pays européens ces dernières décennies, vont avoir un impact sur les inégalités salariales, qu’elles soient de genre ou non.
Sur les inégalités de genre justement, est-ce qu'on peut dire que la France a progressé ?
En partie, oui. C'est ce qu'étudient Messe et Tanguy dans un article de 2022, en s'intéressant aux effets d’une loi française qui a contraint les entreprises (de plus de 50 salariés) à négocier sur le sujet de l'égalité professionnelle sous peine de sanctions financières.
La plupart des politiques visant à réduire les inégalités salariales de genre agissent surtout sur les écarts de salaire visibles à poste équivalent. Mais les inégalités ne disparaissent pas forcément : elles peuvent se déplacer vers la progression de carrière, les promotions ou l’accès aux postes les mieux rémunérés.
Ce que montrent Messe et Tanguy, c’est que la « child penalty », c’est-à-dire le coût professionnel associé à la naissance d’un enfant, est plus important dans les entreprises qui négocient sur ce thème. Cinq ans après la naissance du premier enfant, les mères concernées ont une trajectoire salariale plus défavorable.
Et si on veut lutter contre ces inégalités sur le long terme, il faut prendre le problème à l’envers ; par exemple, en « forçant » les pères à prendre des congés parentaux, d’une durée similaire à ceux des femmes. Ainsi, on ne pourra plus discriminer les femmes sur ces « avantages ».
Et au-delà du genre, les inégalités salariales en Europe en général, elles progressent ?
Dans la plupart des pays développés, oui. Pour les étudier, on part de deux types d’inégalités ; les inégalités entre entreprises, c’est-à-dire la différence de salaire qu’on va trouver en moyenne entre deux entreprises, et les inégalités au sein des entreprises, donc entre une personne peu qualifiée et une autre qualifiée, par exemple.
Et ce que constatent Tomaskovic-Devey et al., c’est que les inégalités entre entreprises progressent très fortement. L’effet est plus fort dans le secteur privé que dans le secteur public, et c’est l’une des conséquences de la présence d’entreprises avec une très forte valeur ajoutée, d’une part, et de l’externalisation de certaines activité, d’autres part.
Prenons un exemple ; Volkswagen décide d’arrêter de produire une pièce en interne, et décide de la faire produire par une autre entreprise. L’activité la plus « rémunératrice », reste sous le contrôle de l’entreprise, et celle qui l’est le moins passe au sous-traitant, ce faisant impactant les inégalités entre entreprises.
Et la France là-dedans, elle suit le même mouvement ?
En apparence non, puisque les inégalités salariales globales sont restées stables en France sur les vingt dernières années. Mais pour aller plus loin, ce que montrent Babet, Godechot, et Palladino en 2025, c’est que cette stabilité cache en fait deux tendances opposées. D'un côté, les inégalités entre entreprises ont augmenté de façon significative, ce qu’on a déjà mentionné auparavant.
Mais de l’autre côté, les inégalités au sein des entreprises ont diminué, d’une part car les travailleurs de valeur similaire tendent de plus en plus à se retrouver dans les mêmes firmes, et d’autre part grâce à l’effet compensatoire du SMIC.
Le problème dans tout ça, c’est qu’on ne parle que du salaire. Et même si ces inégalités de salaire sont stables en France, on peut encore parler de dividendes, de patrimoine, et de pouvoir d’achat des ménages pour nuancer le propos. Mais ce sera le sujet d’une prochaine chronique !
Merci beaucoup Arnaud, et on se dit à la rentrée d’euradio alors !
Belle journée à vous Laurence.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.